Bulletin L’Indépendant

juillet 1994

Brouillard sur l'autoroute électronique

Par Michel Saint-Germain (journaliste scientifique et explorateur du cyberspace, Michel Saint-Germain a publié l'an dernier L'avenir n'est plus ce qu'il était)

À quoi ressemblera la mythique autoroute de l'information - Infobahn, pour les intimes? À n'importe quoi, si on en croit le brassage d'air. Et à pas grand-chose, si on fait mine d'ignorer les besoins réels.

Les alliances se forment, les millions valsent, les investisseurs parlent création d'emplois, mais certains se demandent encore - détail anodin - si les gens voudront bien y circuler. L'autoroute électronique (le nouveau Graal des communications) ne semble aller nulle part.

L'atelier "Autoroutes électroniques" du congrès Communications 94, le 27 mai dernier à Montréal, réunissait quelques poids-lourds du paysage télématique québécois: Bernard Turcotte, grand patron du CRIM (le Centre de recherche en informatique de Montréal, distributeur québécois de l'Internet), un représentant du projet UBI (Vidéotron), un représentant du projet Sirius (Bell), un fonctionnaire de la CEE, ainsi que Marie Leclaire, chef des services documentaires à la SRC.

Bernard Turcotte a ouvert le bal en décrivant le Net, son courrier électronique, ses groupes de discussion, son foisonnement de contenus, ses 30 millions d'usagers et ses problèmes d'engorgement. Un taux de croissance mensuelle de 7%, sans publicité: le nirvana de l'homme d'affaires... Beaucoup ont dû saliver en songeant à un trafic semblable sur une future autoroute à but lucratif... Mais a-t-on retenu que l'Internet a grandi de facon organique, grâce à des bénévoles et à des fonds universitaires, et que sa vogue inattendue n'a rien eu à voir avec des études de marché?

Il fallait un appel au calme, et Marie Leclaire, de la SRC, est venue faire la part des choses. Malgré son clinquant, a-t-elle lancé, le projet d'autoroute est vide de contenus pertinents et d'information à valeur ajoutée: "C'est un corps sans tête. Mais si vous n'avez pas de contenus, vous n'aurez pas de clients." Elle a insisté sur l'importance d'offrir des services publics non commerciaux. "Jusqu'ici, on multiplie les études de marché, mais on a effectué très peu d'études sur les besoins des consommateurs... Actuellement, c'est l'offre qui mène (Rogers, Maclean-Hunter, Power Corporation) et qui détermine le contrôle de l'information et les choix de contenus, mais les utilisateurs sont tenus à l'écart de ces choix. Les alliances stratégiques pullulent, mais c'est nous [les utilisateurs] qui allons décider du succès ou de l'échec du projet."

Elle a évoqué un profil des utilisateurs québécois qui majoritairement, préfèrent transiger par téléphone plutôt que par câble, craignent l'envahissement de la vie privée, sont disposés à payer entre 10 et 15 dollars par mois, et veulent surtout se servir de l'autoroute à des fins éducatives. Elle a souligné (attention les journalistes) le besoin d'établir un nouveau modèle économique de distribution des droits d'auteur, et la nécessité d'agents de tri et de synthèse pour naviguer dans les contenus...

Pour l'instant, on discute grosses bagnoles et largeur de travées, fibre optique et câble coaxial, sans trop se demander comment ça va changer le paysage, si toute cette infrastructure trouvera preneur, ni même qui l'alimentera. Les manoeuvres se jouent entre industriels (c'est Bill Gates versus King Kong), souvent dans un climat d'insécurité face à la concurrence. Le débat est largement centré sur les questions d'investissements et de création d'emplois: peut-être la métaphore de la voirie est-elle encore trop encombrante... Comme l'a fait remarquer une intervenante de la salle, les journalistes et autres "créateurs de contenus" (auteurs, chanteurs, cinéastes) ne sont même pas représentés au Conseil consultatif créé en avril par Industrie Canada.

Comme s'il était urgent de développer deux standards, Bell-Sirius (fibre optique) fait concurrence à Vidéotron-UBI (cable coaxial). Videoway se félicite de ses 35 000 abonnés québécois: son projet UBI (The next generation), ce sera l'autoroute à péage. Car UBI est surtout, de l'aveu même de son vice-président Jean-Pascal Lion, une entreprise de télé-marketing. D'ailleurs, si on se fie à la publicité qui entoure son projet-pilote, UBI fait penser à un gros catalogue audio-visuel interactif, doublé d'un guichet automatique et muni d'une fente pour carte de crédit... On parle d'applications pédagogiques, mais avec une télécommande pour seul clavier. Le téléviseur est-il l'outil idéal pour consulter des banques de données?

En quittant la salle du Hilton Bonaventure, le journaliste indépendant avait une impression de déjà-vu... Ces lustres, ces boiseries, ces voeux pieux... Bon sang mais c'est bien sûr! Cinq ou six ans auparavant, il avait couvert un colloque semblable, sur l'avenir de la télématique québécoise. Des représentants de l'industrie et du gouvernement avaient discouru pendant des jours en vantant les prouesses du Minitel (et son spectaculaire taux de croissance mensuel), de même que les promesses d'Alex et de son concurrent (comment s'appelait-il, déjà?).

La guerre d'images faisait les manchettes. Depuis, on a troqué Minitel pour Internet. Les deux aspirants québécois sont tombés dans l'oubli, faute de clientèle - et malgré les 40 millions que Bell avait investis.

On salivait à la perspective de récolter les gros sous, mais on avait oublié un détail: créer des contenus valables, c'est-à-dire combler des besoins réels à un prix raisonnable...

(Première publication: L'indépendant, juillet 1994. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)

 

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