Bulletin L’Indépendant

septembre 1994

Devant des Tintin en herbe

Par André G. Côté, président de l'AJIQ (1988-95)

J'avais l'étrange impression de chercher une quelconque lueur dans le noir, pendant une nuit sans lune. Une soixantaine d'étudiants en deuxième année de journalisme me regardaient, hébétés, l'air de dire: "D'où sort-il, celui-là?" Pourtant, on avait bel et bien annoncé ma venue, et comme président de l'Association des journalistes indépendants en plus! Ils devaient bien se demander ce que mange en saison un journaliste indépendant.

J'entrepris donc de leur expliquer qu'au Québec, il y a des organisations qui représentent les journalistes. Que l'AJIQ représente les journalistes indépendants et qu'elle tente par tous les moyens d'arriver à faire cesser l'exploitation et à conclure des ententes avec les éditeurs et les employeurs. Que les lois sur le statut de l'artiste sont actuellement les seules qui nous permettent d'arriver à un tel régime.

Puis jaillit de la troisième rangée en arrière la lumière tant attendue. "On as-tu besoin de ça, les syndicats?" Rires étouffés.

C'était la question-piège du smatte de la classe, qui ne s'était pas encore manifesté. Celui-là qui serait devenu journaliste de toutes façons, même s'il avait étudié en microbiologie ou en géodésie.

Visiblement, on ne leur avait pas parlé du genre de journalisme qui existait avant l'arrivée des syndicats, le truc des enveloppes et tout. Non plus ce qu'étaient les conditions de travail qui poussaient les journalistes à arrondir les fins de mois comme ils le pouvaient, en l'absence presque totale de clauses professionnelles.

Manifestement, on ne leur avait pas dit non plus que les chances d'obtenir un emploi permanent dans une salle de nouvelles sont presqu'inexistantes. Que les finissants en journalisme et communications doivent s'attendre à débuter comme pigistes, qu'ils doivent alors percevoir les TPS et TVQ et verser des acomptes provisionnels au fisc régulièrement. Que contrairement à leurs collègues syndiqués, les journalistes indépendants sont entièrement titulaires de leurs droits d'auteur et qu'ils ne peuvent les céder qu'expressément dans un contrat écrit. Que tôt ou tard ils devront bien se prémunir contre les aléas de la vie et se procurer des assurances invalidité. Qu'ils n'ont pas droit comme tout le monde à une paie de vacances. Qu'avoir un enfant relève de la plus haute voltige... Et qu'ils peuvent recevoir aussi peu que 35 ou 40$ le feuillet dans certaines boîtes, et pas les plus petites.

N'y aurait-il pas lieu de préparer davantage les jeunes journalistes aux réalités qui les attendent sur le marché du travail en leur offrant un cours sur ces questions?

En sortant de la classe, le professeur me disait: "Tu sais, y en a très peu qui vont devenir journalistes dans le groupe". En tout cas, après mon passage, il y en a sûrement quelques-uns qui se sont posés la question!

(Première publication: L'indépendant, septembre 1994. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)

 

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