Bulletin L’Indépendant

mars 2003

Discours du nouveau président

29 mai 2002 - J'ai beaucoup hésité avant de solliciter un mandat de président de l'AJIQ. J'ai beaucoup hésité car je sais que les obstacles sont nombreux et parfois démesurés. Comme nous sommes dans un théâtre (1), je vais inévitablement citer Shakespeare et Molière. Parce qu'il y a indiscutablement "quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark" et parce que si je m'observe, j'en viens déjà à m'interroger "mais qu'allait-il faire dans cette galère?" Je sais d'ores et déjà que si je m'engage dans ce projet, je vais me heurter à une culture bien particulière: celle de l'immobilisme, de la défaite anticipée, de la crainte de bousculer l'ordre établi.

Vous comprenez d'entrée que ce que je vais vous proposer c'est, dans une certaine mesure, une déconstruction pour bâtir quelque chose d'autre, de plus costaud, de plus généreux.

Et l'une des premières choses qu'il va falloir jeter à terre c'est la perception du journaliste indépendant considéré comme un journaliste de seconde zone, marginalisé à l'extrême, isolé, vulnérable, observé avec une incommensurable condescendance par des journalistes permanents, conventionnés, fossilisés (croient-ils) dans des institutions dont la solidité et la portée (variant d'un mètre cinquante à une soixantaine de kilomètres tout au plus), sont très relatives.

La condescendance à laquelle je fais allusion est nourrie par le fait que le statut de journaliste pigiste n'est envisagé que comme un état transitoire. Elle est alimentée par la croyance, la déduction, que si vous êtes pigiste, "c'est qu'aucune institution n'a voulu faire de vous un permanent ou une permanente". Elle tient encore au fait que dans son sous-sol ou hors de ses murs le journaliste pigiste est parfois contraint de mener d'autres activités pour payer ses factures. Mais, que je fasse le tapin ou que j'agisse comme plombier, peintre, professeur ou livreur de pizza pour boucler mes fins de mois ne remet pas en question la manière dont j'exerce - le reste du temps - la profession de journaliste.

Ce clivage entre journalistes à temps plein et occasionnels - au passage permettez moi de rappeler que le journalisme est un état d'esprit qui, lui, est permanent - ce clivage est entretenu par la peur d'une faille dans le plan de carrière. Par la crainte d'une remise en question d'une hégémonie. Comme si le journaliste permanent, établi, redoutait d'être contaminé par le pigiste ou rétrogradé. Dans notre toute petite communauté, les journalistes de carrière font ce que l'on appelle "la run du laitier"; ils passent de l'un des rares médias à l'autre et ne sauraient faire quoi que ce soit qui puisse déplaire ou être perçu comme critique. Indisposer un patron de La Presse risque, estiment-ils, de vous "brûler" auprès de tous les journaux du groupe Gesca, autant dire de la majorité des quotidiens du Québec. Imaginez l'angoisse de faire un "faux pas" qu'engendrent les concentrations croisées. De cette attitude découle un refus de s'engager, de défendre des principes par peur qu'ils ne heurtent un futur employeur. De cette attitude découle le refus d'aborder, de confronter la question de l'intégrité. Pas question de se pencher sur ce que les "intégrophobes" appellent "la question de la pureté".

Et pourtant, c'est bien cette lâcheté, ce refus d'appeler un chat un chat, qui permet de renforcer la confusion des genres, le mélange information-plogues, l'échangisme entre journalisme et simple communication et qui, ultimement, autorise les éditeurs à bafouer toutes les règles, même les plus élémentaires.

Je vous accorde que définir ce qu'est un journaliste est une tâche ardue, surtout quand on aborde ce projet par le biais de la définition de poste. Il y a eu des précédents, notamment l'échec des tentatives d'intégration, d'assimilation des recherchistes aux artistes.

Cependant, à notre époque formidable du copier-coller, du pillage intellectuel, de la manipulation systématisée, il faut bien - à moins d'accepter comme un fait établi, irréversible, la déliquescence, la dissolution de la profession - avoir le courage de redéfinir sobrement ce qu'est un journaliste et d'identifier ce qui garantit son intégrité. Ce n'est pas rien car c'est de l'intégrité du journaliste, de la reconnaissance de son travail, de la rigueur de ses démarches que dépend la crédibilité des informations proposées au public. C'est, comme le rappelle périodiquement Raymond Bertin, du respect du public qu'il s'agit. C'est de l'avenir même des médias qu'il est question.

Il ne faut pas s'y tromper: nos intérêts et ceux des éditeurs ne sont pas antagonistes. Un journal n'est lu, et donc n'attire - en raison de son tirage - des annonceurs que si les informations qu'il véhicule sont crédibles, que si le regard du journaliste est critique, que s'il y a multiplicité des sources et des angles.

Publier des annonces maison au sein d'un conglomérat est un leurre. C'est de l'onanisme. Publier des circulaires ou des quotidiens chargés jusqu'à la gueule de publi-reportages et d'articles complaisants ce n'est plus stimuler la connaissance, la réflexion, l'intelligence, c'est se vautrer dans la propagande, dans la corruption, dans le népotisme, c'est répéter ad nauseam "applaudissons nous nous mêmes, we are beautiful people". C'est de l'enfermement.

C'est en quelque sorte un suicide. Lent mais inéluctable. Vous me trouvez peut-être loin de notre sujet (autrement dit de nous) mais en vérité nous sommes au coeur de ce qui conditionne notre sort actuel. La presse au sens large est, tout comme la politique, le reflet de notre société et nous avons les journalistes carriéristes, complaisants, opportunistes, auto-satisfaits que nous méritons.

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) n'est qu'un club social, un ramassis de gens aux intérêts souvent divergents, parfois contraires (éditeurs, journalistes), quelque chose d'aussi saugrenu ou presque qu'une association motards-SQ.

La récente déclaration d'Isabelle Grégoire en réponse aux pigistes de la FPJQ ne peut mieux illustrer cette situation et l'impéritie de l'organisme. "Nous ne nous occupons, dit elle en substance, que des aspects professionnels, pas des aspects économiques ni des droits d'auteur". Or toute la question est là. Les aspects économiques de notre profession, qu'il s'agisse de journalistes permanents ou occasionnels, sont liés au respect d'un certain nombre de considérations professionnelles et vice versa.

Ce qui justifie le salaire d'un journaliste, quelle que soit la périodicité de ses publications, c'est la qualité, la rigueur de son travail, l'absence de compromis et surtout de compromission. Avant que de travailler pour un employeur, un journaliste travaille pour un lecteur, un auditeur, un téléspectateur.

C'est ce travail, c'est son INDÉPENDANCE, comme dans le cas d'un magistrat (ou d'un chirurgien qui ne saurait charcuter un membre de sa famille), qui justifie sa profession et son salaire. C'est l'indépendance du journaliste qui impose que l'on respecte l'intégrité de son texte.

C'est son indépendance qui aujourd'hui est mise en cause, attaquée de toutes parts. Les éditeurs s'efforcent de substituer aux journalistes des "fournisseurs de contenu". Qui ne sont ne sont en fait que des scribes dociles, asservis, des relationnistes chargés de faire la promotion de tel ou tel intérèt plutôt que de mettre à l'épreuve ce que l'on présente comme la vérité. Plutôt que de tenter de cerner la réalité.

Je me suis longtemps interrogé. Qu'est ce qui justifie l'existence de l'AJIQ? Je sais que pour beaucoup cela a longtemps - très longtemps - été l'espoir de voir reconnaître les laissés-pour-compte, les oubliés du sous-sol. Comme il y a les orphelins de Duplessis il y avait implicitement les orphelins de Lemelin (sur la pente douce, mais la mauvaise), les orphelins de Landry ou de Péladeau. C'était une justification un peu pathétique et misérabiliste.

En vérité le combat que nous menons, avec plus d'appuis que nous le soupçonnons - je songe notamment à la FNC - n'est rien d'autre que celui de la reconnaissance de L'INTEGRITÉ JUSTIFICATRICE DE NOTRE PROFESSION ET DE NOTRE RÉTRIBUTION.

Les deux mots phares du sigle AJIQ sont "indépendants" et "association". Le premier est la justification de notre activité, le second est un appel à la solidarité.

La solidarité n'est pas la notion la mieux partagée dans notre communauté. Il faut que les collègues de Radio-Canada soient en lock-out pour que ce mot fasse soudain partie de leur vocabulaire. Qu'ils rentrent à la maison, qu'ils s'auto-congratulent, et la porte se referme sur l'extérieur. De toute évidence les gens ont adhéré ou adhèrent à l'AJIQ parce qu'ils espèrent un retour sur investissement, pour sortir de leur isolement, rarement pour défendre prioritairement des principes. Je les comprends. On n'embarque pas dans un train, un bateau, un projet sans en connaître la destination. Alors c'est de celle-ci que je me propose de vous parler en guise de conclusion.

Comme vous le savez, comme je viens de vous le rappeler, ce ne sont pas les éditeurs - en tout cas pas la majorité d'entre eux - qui semblent sur le point d'avoir le sursaut de lucidité qui leur permettrait de voir, de mesurer nos intérêts communs.

Chassez leur naturel il revient au galop. Je veux pour preuve de ce comportement l'attitude du directeur du Devoir, Bernard Descoteaux, qui a signé une entente avec l'AJIQ, qui a profité de la précarité de sa publication pour échapper à une poursuite judiciaire contre l'attribution d'une bourse annuelle de 2000 dollars. La date et les conditions d'attribution ne sont pas arrétes mais déjà il cherche à se défiler en proposant l'intervention d'un commanditaire comme s'il avait oublié l'épisode Hydro-Québec du Devoir et comme si lui, patron d'un journal réputé indépendant, avait oublié que l'indépendance journalistique est l'assise de la crédibilité.

Non seulement il faut compter avec l'inertie des éditeurs mais également avec celle de la FPJQ. Ce n'est ce club social qui s'élèvera contre la confusion des genres, la discrimination, l'extorsion des droits. Le quotidien Métro vient de licencier en bloc ses journalistes. Je n'ai pas vu la FPJQ monter au créneau, prendre journaux et téléjournaux d'assaut. Elle a couvert ce "journalisticide" d'un silence épais dans lequel pas même une minute n'a été dédiée aux mis à pied.

Ce ne sont pas, non plus, les journalistes du Québec qui manifesteront, Montréalocentristes, LaPressecentristes, Radiocanadacentristes, égocentristes et individualistes. Ce ne sont pas eux qui manifesteront leur solidarité, qui envisageront une grève générale.

La stratégie que je vous propose est donc la suivante. Dans un premier temps, il s'agit de mener une campagne d'information qui permette aux lecteurs, auditeurs et téléspectateurs de comprendre quelles sont les luttes de pouvoir et surtout quels sont les ENJEUX, en quoi cela les concerne. (La Madame de la rue Panet n'est pas idiote, le Monsieur de la rue Dorion non plus. Elle pressent qu'on "l'emplit", qu'on la lobotomise.) Il importe de lui rendre sa capacité d'être critique. Il s'agit notamment de montrer, d'expliquer quelle est l'importance de l'indépendance et de la rigueur du journaliste.

Très vite, ou concomitamment, il s'agit de réclamer, pour garantir cette indépendance et la rétribution ainsi que les droits d'auteurs afférents, une loi cadre inspirée de celle de l'Union des artistes.

Enfin, il s'agit d'établir une solidarité entre journalistes permanents comme occasionnels en les soumettant au respect de cette obligation d'indépendance et en les plaçant sous la protection de cette loi. Il ne s'agit pas de créer une corporation mais bien de définir et d'encadrer sur le plan législatif l'exercice de la profession pour garantir notre indépendance et notre crédibilité. C'est dans L'INTÉRÊT PUBLIC!

J'ai longtemps hésité à solliciter ce mandat qui, je le précise d'entrée, ne dépassera pas un an. (J'ai beaucoup d'autres projets et obligations dans la vie.) J'ai longtemps hésité mais je dois avouer que c'est la détermination et l'énergie dont a fait preuve Jacinthe Tremblay au cours des derniers mois, ainsi que la constance des membres du C.A., qui m'ont convaincu que l'expérience méritait d'être tentée.

Alain Gerbier

(1) L'assemblée avait lieu au Monument national, boulevard Saint-Laurent.

(Première publication: L'indépendant, hiver 2003. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)

 

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