Par Jean-Sébastien Marsan
1. Cinquante dollars canadiens le feuillet était le tarif en vigueur au milieu des années 1970. Les pigistes qui ont plus de 25 ans d'expérience vous le confirmeront. Malgré les taux d'inflation des années 1970 et 1980, entre 5 et 10% en moyenne par année, ce tarif n'a pas augmenté.
2. Il est impossible de vivre décemment avec 50$ le feuillet. Supposons que vous écriviez dix feuillets par semaine, au tarif de 50$. Cela donne un revenu de 500$ brut, duquel vous devez soustraire l'impôt et des dépenses fixes représentant le tiers de la rémunération, soit 166$. Il reste donc 333$ par semaine ou 15 984$ par année. Un passeport pour la pauvreté !
3. Depuis plusieurs années, nombre de publications ont tendance à raccourcir leurs articles, amenant la disparition de dossiers étoffés de 20 ou 25 feuillets. Il ne reste plus que des "dossiers" de quatre ou cinq feuillets. Sans augmentation des tarifs, la rémunération globale est donc à la baisse.
4. Contrairement au salarié, un travailleur autonome doit assumer des dépenses inhérentes à son travail: déplacements, frais de représentation, matériel informatique, assurances, etc. Dans l'industrie des services informatiques, un programmeur qui reçoit un salaire annuel de 40 000$, par exemple, s'attendra à empocher quelque 60 000$ s'il devient un consultant indépendant. Pourtant, les journalistes pigistes gagnent moins que les journalistes salariés effectuant le même travail, sauf exceptions.
5. À 50$ le feuillet, un pigiste doit tourner les coins ronds pour survivre: bâcler la recherche, tartiner le plus possible sur des sujets simplistes, réécrire ce qui a déjà été publié ailleurs, recycler ses propres articles ou encore prendre des libertés avec l'éthique journalistique.
6. Les piges à 50$ ont donc un impact négatif sur la qualité de l'information, alimentant une surenchère d'information-spectacle, superficielle et fragmentée.
7. Les piges à 50$ le feuillet constituent une dépense marginale pour un éditeur. Dans un magazine, par exemple, la majorité des dépenses vont au loyer, salaires, impression et distribution des exemplaires. Ces dépenses sont difficilement compressibles. Pour économiser, l'éditeur réduit le seul budget qui peut l'être: la pige. À 50$ le feuillet, vous faites rire des éditeurs trop heureux de payer si peu pour des articles livrés clés en main.
8. Le magazine Protégez-vous, un organisme sans but lucratif, rémunère ses journalistes pigistes 100$ le feuillet (en plus de payer les salaires de quelque 20 employés). Il est absolument indéfendable que des médias à but lucratif solidement implantés, qui n'ont souvent que quatre employés (l'éditeur, le rédacteur en chef, une secrétaire et le représentant des ventes) n'offrent pas le même tarif au feuillet sinon plus.
9. Autrement dit, les éditeurs peuvent facilement débourser plus de 50$ le feuillet, sauf les médias alternatifs et communautaires qui survivent grâce au bénévolat, les nouvelles publications qui démarrent de peine et de misère ainsi qu'une poignée de médias indépendants, en situation précaire.
10. En somme, lorsque vous acceptez de travailler à 50$ le feuillet, vous dévalorisez votre métier et les conditions de travail de vos pairs.
Alors exigez au moins le double. Maintenant.
Et aux États-Unis?
Nos collègues américains font le même constat quant à la diminution substantielle des tarifs offerts pour les articles de pigistes. Selon la National Writers Union, les tarifs offerts aux journalistes pigistes, calculés en dollars constants, ont diminué de 50%! Dans les années 1960, Cosmopolitan offrait 0,60$ le mot tandis qu'aujourd'hui, le tarif est de 1$. (La rémunération, dans le marché anglophone, s'effectue au mot.)
Selon les chiffres du Bureau du travail américain, les journalistes permanents des magazines sont payés environ 1,60$ du mot, plus les bénéfices et sans avoir à débourser les frais inhérents à la pige. Les pigistes, eux, récoltent environ 1$ du mot, tarif duquel les frais doivent être déduits. Pourtant, les éditeurs peuvent générer un revenu allant jusqu¹à 125$ par mot publié. C'est donc dire qu'ils accordent aux pigistes moins de 1% des revenus générés par une page où un texte de pigiste est publié.
(Première publication: L'indépendant électronique, novembre 2003. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)
© Tous droits réservés, Association des journalistes indépendants du Québec
1124, rue Marie-Anne Est, bureau 12