Par Pascal Lapointe
En tant que journalistes, nous sursautons fréquemment devant l'attrait de la pensée magique chez nos contemporains: un politicien beau parleur apparaît et nombre d'électeurs sont prêts à se jeter dans ses bras; un médicament sur lequel rien n'est prouvé fait parler de lui et nombre de gens le réclament soudain à leur médecin. L'être humain veut croire aux miracles.
À petite échelle, dans notre tout petit milieu, on a vu le même phénomène en février, sur les listes de discussion de l'AJIQ et de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ): un syndicat pratiquement inconnu au Québec, le Syndicat canadien de l'énergie et du papier (SCEP), et sa nouvelle Canadian Freelance Union, apparaissent sur les écrans radars, annoncent une assemblée de recrutement à Montréal et lâchent quelques vagues déclarations d'intention. Immédiatement, des journalistes suggèrent le plus sérieusement du monde: on lâche la CSN, on adhère au SCEP.
Pensée magique. Les tarifs au feuillet n'ont pas augmenté depuis des années. L'AJIQ est affiliée à la CSN. Donc, la CSN ne sert à rien. Le SCEP, lui, promet d'améliorer le sort des pigistes. Donc, le SCEP va améliorer le sort des pigistes. C.Q.F.D.
Eh. C'est que personne n'aime se faire dire: l'amélioration des conditions de travail des pigistes passe par un travail à long terme, impliquant soit des changements aux lois régissant le travail, soit un mécanisme de représentation des pigistes, soit les deux. C'est lourd, une pareille explication. Pas moyen de faire un bon lead avec ça. C'est lourd, c'est long, c'est complexe.
On préfère, et de loin, croire qu'un groupe de gens, quels qu'ils soient, puissent régler le problème avec leur baguette magique. Ou à l'inverse, qu'on puisse le régler chacun pour soi, à la force du poignet.
Si l'intérêt actuel du SCEP pour les travailleurs précaires peut renforcer le travail souterrain que mènent depuis plus d'une décennie l'AJIQ et la CSN, tant mieux. Si l'expérience de l'AJIQ peut éviter au SCEP de trébucher au premier virage, encore mieux. Des passerelles ne manqueront pas d'être lancées entre les deux solitudes, souhaitons-le.
Mais ni le SCEP, ni la CSN, ni l'AJIQ, pas plus que ceux qui s'imaginent que, parce qu'ils sont indépendants, ils peuvent poursuivre indéfiniment sur leur élan initial, ne détiennent la recette du succès. Un jour, j'en suis persuadé, les journalistes indépendants auront droit à l'assurance-travail en cas de coup dur, comme tout salarié normalement constitué. Un jour, les médias les plus riches ne seront plus ceux qui paient le moins. Un jour, les journalistes recherchistes cesseront d'être les seuls artisans de la télé à ne pas pouvoir signer de contrats qui ont de l'allure.
Mais ces avancées ne tomberont ni du ciel, ni de la besace d'un beau parleur.
(Première publication: L'indépendant électronique mars 2006. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)
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