Par Jean Benoît Nadeau, Prix René-Lévesque 1994
"La pige, c'est une business". Quand Richard Martineau de Voir m'a dit cela à l'été 1989, j'ai trouvé la réponse un peu courte. J'étais alors pigiste depuis deux ans. Je gagnais à peine 10 000 dollars par année. Et je cherchais des conseils. La réponse de Martineau m'a refroidi, je l'avoue, mais j'ai fait l'effort d'être d'"affaires".
Je me suis surpris à parler comme Martineau trois ans plus tard, au cours d'un dîner avec André G. Côté, le président de l'AJIQ. Côté y est allé d'une envolée oratoire sur les hosties de boss, inspirée sans doute de son passage à la CSN. Je lui ai répliqué qu'un pigiste n'a pas de patron, seulement des clients; pas de salaire, seulement des revenus; pas de job, seulement trop d'ouvrage.
Oui, il existe trop de pigistes pauvres, mais bien plus de pauvres pigistes qui ne comprennent pas ce qu'ils font. Un pigiste qui prend son client pour un patron se fera exploiter, nécessairement.
Un patron, ce n'est pas un client. LE patron, on le tolère à la semaine longue en échange d'un salaire et d'avantages sociaux. Le patron est également le propriétaire du travail de son employé qui peut se syndiquer s'il n'est pas content. Le client, lui, vous le verrez seulement s'il passe une commande. Il ne paiera que s'il reçoit une facture de son fournisseur. En cas de litige, soyez créatif: un fournisseur doit avoir d'autres arguments que ceux de la CSN.
Un client qui se prend pour un patron, en vous interdisant d'écrire ailleurs, par exemple, ou en refusant de discuter d'affaires, doit être remis à sa place. Il suffit de le laisser sécher deux, trois ou quatre mois, le temps de trouver un client moins chiant. Le bon client est remplaçable. S'il devient confus, cavalier, croche, vicieux, et s'il paie mal en plus, vous n'êtes pas obligé de le supporter et vous gagnez à l'abandonner parce que vous pourrez vous consacrer à vos bons clients. Contrairement à l'adage, le client n'a pas toujours raison.
Démolissons un mythe tenace: les pigistes ne sont pas mal payés. Au sens de l'impôt, ils ne perçoivent pas un salaire, mais un revenu d'entreprise. Et ça fait une sacrée différence! Un pigiste vit mieux avec un revenu brut de 30 000 dollars (le mien) qu'un salarié qui gagne 45 000 dollars brut. Le pigiste a le droit de déduire un tiers du loyer, les trois quarts de l'auto, ses livres, ses interurbains, les fleurs, le resto, les voyages. De plus, le pigiste reçoit le plein montant de son travail, et non un salaire amputé par l'impôt à la source et la prime d'assurance-chômage.
Les pigistes se plaignent à tort d'être sous-payés. En vérité, ils se sont tous enfantés dans la misère noire. Rien d'affreux là-dedans: je ne connais aucune entreprise en démarrage dont les affaires florissent tout à coup, à plus forte raison si le néo-entrepreneur ne connaît rien à son métier. À mes débuts, j'écrivais bien, mais j'ignorais même la différence entre un angle et un sujet. Et je n'étais pas le seul ignorant! C'est même étonnant que tant de pigistes passent à travers.
80% des entreprises en démarrage ne tiennent pas le coup plus de cinq ans, par manque de talent, de pot, ou de volonté. Etre en affaires, ça veut dire se lever de bonne heure ou se coucher tard, parfois les deux. Si vous ne l'admettez pas, le marché de la pige ne vous admettra jamais.
(Première publication: L'indépendant, septembre 1994. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)
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