Par Jean-Hugues Roy, Prix René-Lévesque 1994
J'étais EXTRÊMEMENT fier d'être un indépendant quand j'ai gradué du département de journalisme de l'Université Concordia, en 1989. Pour moi, la pige incarnait la jeunesse, la fraîcheur, le dynamisme. Ç'a l'air cucul, comme ça, mais laissez-moi vous expliquer.
J'avais fait quelques stages, durant mes études, et aucun ne m'a plus marqué que la journée que j'ai passée dans la salle de nouvelles télé de Radio-Canada, à Montréal. Dix heures d'octobre 1988, restées gravées dans ma mémoire parmi les plus déprimantes de ma vie. La salle, immense, était pleine de monde. À peine la moitié avaient l'air de travailler. Les autres m'ont semblé étirer leur journée à se gratter la poche.
L'un des plus oisifs, dont le nom m'échappe, m'a fait la conversation une bonne partie de l'après-midi. Son métier, me confia-t-il, sans fausse modestie: tablette. Son unique tâche: enregistrer le feed de VisNews, l'agence de presse qui alimente quotidiennement toutes les telés du monde en images des événements marquants dans l'actualite internationale.
À un moment donné, le rédacteur en chef m'envoie avec Solveig Miller à Kahnawake: "Allez voir. Il paraît qu'il y a quelque chose de hot", nous lance-t-il. "All right, me dis-je. De l'action. Et avec une jeune journaliste. Ça va faire changement des autres croûtons." Erreur. Plus blasé que Miller, tu meurs. C'est long, l'aller-retour Kahnawake-Montréal avec quelqu'un qui a l'air de s'emmerder royalement. Il n'y avait finalement rien dans la réserve mohawk. Elle profita du voyage pour s'acheter des cigarettes, et nous rentrâmes à Montréal.
J'étais révolté. Si je suis pour devenir comme ça en me faisant engager dans une grande boîte, pensai-je, j'ai intérêt à devenir journaliste indépendant. C'était à mon sens l'antidote contre la sclérose professionnelle.
Et c'est en plein ce que j'ai écrit dans le Journal du congrès de la FPJQ en 1989: "Jamais je ne deviendrai un journaliste cynique, éteint, renfrogné, confortable, indifférent et effoiré sur sa convention collective. Je serai toujours pigiste", déclarai-je à l'époque. Ou quelque chose du genre. Quelques mois plus tard, je passai pourtant l'examen de sélection du stage d'été de La Presse. Devant tout le monde, un confrère me lança une boutade: "Tiens, si c'est pas celui qui veut rester pigiste. Qu'est-ce que tu fais ici, alors?" J'avais cette année-là été accepté au fameux stage. Mais comme pour faire mentir ce confrère railleur, j'ai décliné pour, en partie, rester pigiste.
La pige, c'est l'état pionnier du journalisme, la forme la plus authentique et la moins reconnue du métier. Voilà comment le journalisme indépendant m'apparaissait il y a cinq ans. C'est encore tel que je le vois aujourd'hui.
(Première publication: L'indépendant, septembre 1994. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)
Note de l'auteur, 12 novembre 2004
Dans ce cri du coeur, j'écorche Solveig Miller, que j'ai appris à beaucoup mieux connaître et à apprécier en travaillant auprès d'elle au début des années 2000. Je lui adresse mes excuses, sincères, pour l'avoir jugée après une rencontre d'une heure à peine en 1988. Et la description de la salle des nouvelles de Radio-Canada que je fais dans ce brûlot ne correspond plus à la réalité que je vis. Une douzaine d'années plus tard, les conditions de travail y sont très différentes! (Jean-Hugues Roy)
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