Par Bernard Boulad
Journaliste ès-sciences, collaborateur régulier au Devoir et maintenant rédacteur en chef intérimaire de Québec-Science, Raymond Lemieux compare les journalistes à des globules blancs. Il voit rouge quand il évoque certains travers du métier. Et il serait plutôt de sensibilité verte. Parcours d'un reporter... haut en couleurs.
Il ne voulait pas m'accorder d'interview: en fait, il préférait qu'on dialogue. Soit, nous dialoguerons. Et nous voilà donc partis dans une discussion passionnée, impossible à arrêter. Comme en 14 ou plutôt comme il y a dix ans, lorsque nous fréquentions la même vénérable institution universitaire. Auto-censure, objectivité, pouvoir de l'information, éthique journalistique, conditions de la pige: tout y a passé.
Trois heures durant, nous avons disséqué la galaxie des médias pour en arriver à la même conclusion: le journalisme, c'est peut-être le plus beau métier du monde, mais il y a encore bien du chemin à parcourir avant que sa pratique ne corresponde au modèle (idéal?) qu'on s'en était fait avant d'entrer dans la profession.
Depuis cette époque, Raymond Lemieux n'a pas vraiment changé. Il est toujours aussi drôle et capable d'auto-dérision. Il a également gardé ce même esprit vif et critique, toujours curieux et un peu confus. "Je suis un mauvais interviewé", dit-il d'emblée, comme pour me prévenir. C'est vrai qu'au rythme auquel il parle, on a parfois de la difficulté à le suivre. Mais il ne perd pas le fil de ses idées. Normal pour un homme de sciences, me direz-vous.
Mais attention, Raymond ne se considère pas comme un scientifique, même s'il couvre principalement ce champ d'activités. "Je fais du journalisme scientifique, nuance. Je dirais même que je fais du journalisme, point." Autrement dit, il se plie aux mêmes exigences et règles d'éthique que tous les autres journalistes. "On a le droit de demander des comptes aux scientifiques", juge-t-il, lui qui, tout petit déjà, s'inquiétait de la pollution de l'air.
Pas étonnant finalement qu'après un cheminement académique tortueux, arts plastiques, droit, psychologie, il ait abouti en journalisme à l'UQAM, attiré par le pouvoir de l'information. Pour en parler, il emploie une savoureuse formule: "Les journalistes sont les globules blancs du système immunitaire social. Ils chassent les parasites du système, les bactéries corporatistes, les arrivistes et les virus politiciens." Malheureusement, regrette-t-il, la réalité est tout autre. Le journaliste doit se mettre dans l'opposition. Mais en même temps, il occupe une position de pouvoir qu'il n'assume pas parce qu'il aurait des comptes à rendre et prêter flanc à la critique, ça fait peur."
D'où une certaine frilosité qu'il déplore dans la profession, un manque d'audace et une tendance à l'auto-censure. "Il faut rompre avec l'information technicienne, soutient-il. Nous ne sommes pas que des rapporteurs. On a confondu le respect de l'interlocuteur avec le respect de notre propre travail. Le journaliste doit mettre en doute les paroles de l'autre sans pour autant livrer sa propre opinion sur le sujet."
Sa bête noire: les inévitables conférences de presse, qu'au Québec l'on couvre systématiquement, sans mettre en cause leur véritable valeur journalistique. Raymond Lemieux admire pour cela la politique du journal parisien Libération qui boycotte ces opérations médiatiques. Il rêve au jour où un quotidien local fera de même. Son stage de fin d'études, il l'a d'ailleurs fait en 1983 à Libération qu'il considérait comme un "idéal journalistique avec l'utopie qui y était rattaché". Il y avait une ambiance de journal étudiant, se rappelle-t-il avec nostalgie. "En réunion de production, on demandait aux journalistes: "Qu'est-ce que vous avez aujourd'hui?" et non pas "Voici l'ordo!""
Sur la condition de pigiste, Raymond n'est pas du genre à trop se plaindre, même s'il trouve que les pigistes ne prennent pas assez de risques. "On est peut-être un peu plus libres que les permanents, mais on n'en profite pas assez. Les bons journalistes sont ceux qui ont été bums". Lui, en tous cas, l'a été, en partant couvrir entièrement à son compte le sommet de la Terre à Rio.
"On ne devrait pas être appelés indépendants, ajoute-t-il. C'est un terme très angélique. On est au contraire très dépendants."
Dans son domaine, il s'est fait une niche (plus ou moins) confortable au Devoir pour lequel il signe régulièrement des articles et à Québec-Science où il est maintenant rédacteur en chef intérimaire. Le rêve de ce sceptique scientifique, né sur la rue Panet il y a 35 ans, c'est le grand reportage. Pour cela, il voudrait d'abord perfectionner son style. "Le journalisme, c'est une formation continue. J'aimerais arriver à un style plus littéraire, plus sensuel, plus senti." Que l'artiste en lui se réveille et le journalisme scientifique s'en trouvera, tel Jupiter, pulvérisé.
(Première publication: L'indépendant, septembre 1994. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)
© Tous droits réservés, Association des journalistes indépendants du Québec
1124, rue Marie-Anne Est, bureau 12