Bulletin L’Indépendant

décembre 2003

La pige ou la circulation circulaire de l'information

Par Jean-Sébastien Marsan

Il faut de toute urgence sortir les journalistes indépendants de la précarité. Non seulement pour le bien des journalistes concernés, mais aussi pour rehausser la qualité de l'information. Car il existe un lien entre la pige exercée dans des conditions précaires et une information bas de gamme.

Pour survivre, un pigiste mal pris doit tourner les coins ronds. C'est une technique qui s'apprend rapidement, en quatre volets.

1. Entretenir un rapport strictement marchand avec l'information. Pour maximiser la rémunération de chaque pige, le plus rapidement possible, il faut bâcler la recherche (généralement non rémunérée), tartiner le plus possible sur un sujet superficiel (généralement payé au feuillet), ne pas s'attaquer à des sujets trop compliqués, encore moins à des enquêtes. Recopier des articles, des topos, des communiqués et des dossiers de presse, recycler ses propres articles, en rédiger plusieurs versions pour plusieurs médias différents sont aussi des techniques efficaces pour joindre les deux bouts.

2. Il faut proposer des sujets "vendeurs" aux rédacteurs en chef, des thématiques "people", "tendance", provenant de la culture populaire, de livres à la mode, de l'univers du marketing.

3. Éviter de se brouiller avec ses sources et avec ses donneurs d'ouvrages, car on ne peut se permettre de perdre des contrats. Il faut mettre son esprit critique entre parenthèses, devenir conformiste, voire complaisant.

4. Certains vont tricher un peu avec les faits et avec l'éthique journalistique histoire de se mettre bien avec tout le monde et, surtout, de terminer l'année sans déficit.

La réécriture, le recyclage de textes et la course aux sujets "vendeurs" accentuent ce que le sociologue français Pierre Bourdieu appelait la "circulation circulaire de l'information": les médias parlent de ce que les médias ont déjà parlé et parce qu'un média en a déjà parlé les autres médias se sentent obligés d'en parler, etc.

Ce qui provoque aussi un nivellement par le bas et une surenchère d'information-spectacle.

En somme, le pigiste précaire participe, qu'il le veuille ou non, à la dérive des médias qui conçoivent l'information comme une marchandise parmi d'autres, un produit ciblé par des professionnels du marketing pour susciter un désir de consommation dans un marché donné. Le journalisme précaire produit trop souvent une information superficielle et fragmentée, dans une logique réductrice, soumise au libre marché. Une information qui n'établit pas de liens entre différents aspects de la réalité et qui interdit une lecture politique, sociale, économique, culturelle, etc., du monde où nous vivons.

(Cette réflexion est tirée d'un excellent bouquin édité en France, qui n'a pas d'équivalent au Québec: sous la direction d'Alain Accardo et Georges Abou, Journalistes précaires, Le Mascaret, Bordeaux, 1998, 411 p.)

(Première publication: L'indépendant électronique décembre 2003. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)

 

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