Bulletin L’Indépendant

septembre 1994

La pige, pourquoi?

Par Liliane Besner, Prix René-Lévesque 1994

La pige mène-t-elle à tout... à condition d'en sortir? Fait-on de la pige par défaut ou par un goût inné de l'aventure et des grands espaces? Pour jouer les franc-tireurs ou les mercenaires qui sèment à tout vent? Par profession de foi d'indépendance ou par pure témérité?

Je réfléchis à ces questions dans une spacieuse salle de travail béatement ouverte sur un décor champêtre où s'ébattent geais bleus et tourterelles: le cliché parfait des vertus thérapeutiques du travail à domicile, hâvre de création de recherches, de rapports, et de bilans, à portée de fax du client. Fin de la pub. Derrière cette image idyllique, il y a la valse des échéances à superposer, des éditeurs ou des clients à relancer, du réseau à cultiver, des opportunités à saisir, des tarifs à négocier, de la facturation à gérer, des dédales de la TPS et de la TVQ à assimiler, et aussi... d'une bonne dose de solitude - si créatrice soit-elle - à apprivoiser.

Sur le front personnel, je constate que les colonnes des avantages-inconvénients ont beaucoup fluctué: après avoir souvent décrié les conditions d'exercice du métier de journaliste indépendant, et avoir opté préférablement pour le statut plus régulier de journaliste contractuelle, dès qu'une occasion se présentait, je suis récemment revenue à la "pige" parce que des changements dans ma vie personnelle nécessitaient un rythme de travail très flexible. De cette façon, mes objectifs personnels et professionnels ont pu cohabiter sans heurts, et avec beaucoup plus d'efficacité, je crois.

Sur le front collectif, je constate que la marge de négociation des journalistes indépendants est fort mince et qu'elle semble toujours en voie de rétrécissement. Sur d'autres marchés de la communication, les tarifs réflètent avec beaucoup plus de justesse la qualité des contributions ponctuelles des pigistes ou des consultants: on y apprécie à juste titre la disponibilité expresse des expertises fournies à pied levé. Alors que sur le marché du journalisme, trop de pigistes sont réputés travailler d'abord pour l'amour du métier, et pour la chance inouïe qu'on leur donne de l'exercer!

Pour les jeunes, la pige permettra un premier flirt avec le journalisme: si l'idylle dure, je leur souhaite la témérité suffisante pour prendre la place qui leur revient, et pour faire évoluer leur relation avec le métier. Tout le monde en sortira gagnant!

(Première publication: L'indépendant, septembre 1994. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)

 

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