Par Josée Descôteaux (qui a complété le baccalauréat en communications à l'Université Laval et effectué le stage d'été au Nouvelliste)
La pige. Ah, la pige, soupirent les étudiants sur un ton, au mieux, résigné, au pire, condescendant. La pige, disent-ils, c'est l'étape "avant" la "vraie" carrière. Le premier échelon. "Puisqu'il le faut", on acceptera bien de passer par là. Mais une carrière de pigiste, vous voulez rire?
Il faut y passer, disent-ils. Commencer par le bas de l'échelle. Donc, journaliste indépendant, c'est l'échelon du bas?
À tout le moins, de l'avis de plusieurs étudiants en journalisme rencontrés à l'Université Laval, la pige, c'est l'étape qui doit précéder la prestigieuse carrière parmi le monde des permanents. Mais on repousse cette idée le plus loin possible...
Patrick Roy, étudiant en communication publique, concentration journalisme, a complété un an de son baccaulauréat. Il se dit prêt à débuter par la pige. Mais à son corps défendant, semble-t-il: "Faut commencer en bas de l'échelle, dit-il, résigné. À entendre parler les gens, le métier est difficile. Ça prend de l'expérience avant d'être engagé, et quand on sort de l'université, on n'en a pas beaucoup, alors il faut passer par la pige".
Et les profs, dans tout ça? Quelle perception de la pige donnent-ils à leurs étudiants?
Les profs admettent la nécessité, l'inévitabilité même, du travail à la pige. Mais il y a une préoccupation qui, chez eux, passe avant tout, une chose qu'ils craignent par-dessus tout: les employeurs.
Pas de place
Pendant les années 60 et 70, la porte de l'univers journalistique était grande ouverte aux débutants. Jacques Guay, directeur de programme et professeur en journalisme à l'Université Laval, en a franchi le seuil aisément. Il a écrit des textes pour plusieurs médias, tels que Le Soleil (pendant un an), Le Jour, L'actualité, Québec-Presse, la revue Croc... "Je n'ai jamais vécu juste avec la pige, j'avais du temps plein aussi".
Mais les temps ont changé. La porte est tout juste entrouverte. Et tout le problème est là. Il y a moins de place, et il y a plus de monde qui veulent entrer. Ce qui rend les pigistes plus vulnérables, déclare Jacques Guay. Ça n'a rien à voir avec leur compétence: "Parce qu'ils ont absolument besoin de travailler, ils sont souvent obligés de faire des choses qui ressemblent plus à de la publicité".
Christian Asselin vient de compléter son baccalauréat en communication publique, concentration journalisme. Il affirme ne pas croire que les permanents soient meilleurs que les pigistes. Mais il pointe du doigt le fait que les derniers sont moins armés. "Ils ont moins de contacts, et ils percent moins."
Pas le choix
"C'est une question de circonstances. Les gens à plein temps ne sont pas nécessairement meilleurs que les pigistes. Celui qui n'a pas de poste à temps plein n'est tout simplement pas arrivé au bon endroit au bon moment", ajoute Éric Lévesque, étudiant en journalisme. Selon le jeune homme, la plupart des étudiants sont conscients de la nécessité de passer par la pige pour "débuter leur carrière". En ce qui le concerne, il se dit tout à fait prêt à faire de la pige... Mais seulement s'il le faut.
Certains étudiants semblent donc avoir une opinion bien arrêtée sur la pige. D'autres par contre, ont l'air un peu plus ignorants. Julie Desgagnés, par exemple. Première année d'études en journalisme. Elle dit ignorer si un débutant peut amorcer sa carrière en faisant de la pige, et ses explications sont quelque peu confuses. "Les permaments ne sont pas meilleurs que les pigistes. Je n'ai pas vraiment d'opinion là-dessus. Mais je serais prête à faire de la pige pour débuter, parce que souvent, on n'a pas le choix".
Pas de préparation
Les professeurs négligeraient-ils quelque chose? Alain Bouchard est chargé de cours en journalisme à l'Université Laval, et journaliste permanent au Soleil. Il affirme qu'en général, les professeurs de journalisme ne sont pas hostiles à la pige. Ils offrent même à leurs étudiants, insiste-t-il, un éventail de possibilités d'employeurs. Mais ils sont plutôt réservés en raison des dangers.
Et de fait, lorsqu'il s'agit de parler des dangers de la pige, ils en ont long à dire.
Si les journalistes permanents peuvent manier le journalisme de combat, la tâche s'avère plus ardue pour un pigiste, raconte par exemple Alain Bouchard. "Les permanents ne sont pas plus compétents que les pigistes. Mais le problème de la pige, c'est que tu t'exposes à travailler pour un peu tout le monde. À ce moment-là, sert-on le public ou l'employeur?". De l'avis du journaliste du Soleil - un journal qui a eu sa part de problèmes et qui a généré sa part de mécontents ces dernières années - le journaliste indépendant doit être surveillé.
Pas d'avenir
Marie-Pierre Simoneau a entamé en septembre la dernière année de son baccalauréat en communication publique, concentration journalisme. "Les profs n'arrêtent pas de nous dire que c'est dur mais ils ne nous motivent pas", juge-t-elle. Elle n'est pas très optimiste quant à son avenir. "On va tous commencer par la pige. Parfois je me demande pourquoi je devrais continuer".
"J'ai connu une étudiante en journalisme, raconte Alain Bouchard, qui a arrêté la pige pendant 7 ou 8 ans pour être serveuse de restaurant, parce que c'est plus payant. Puis elle a voulu aller dans les relations publiques. Elle n'a pas réussi à se trouver un emploi parce qu'elle était sortie du milieu trop longtemps".
"Mais les plus persévérants peuvent y arriver", insiste-t-il.
Persévérer... Selon M. Bouchard, seulement 5 à 10% des étudiants en journalisme rêvent au journalisme. Les autres rêvent "à ce qu'il y a autour". Les premiers considèrent comme un poids le fait de devoir passer par la pige, et les seconds assument cette réalité avec joie, tout en s'impliquant ailleurs. "Vous êtes la génération des touche-à-tout. Il y a même des surnuméraires au Soleil qui seraient contrariés si on leur donnait leur permanence".
(Première publication: L'indépendant, septembre 1994. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)
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