Bulletin L’Indépendant

septembre 1994

La pige: une voie de garage?

Les étudiants en journalisme perçoivent la pige comme une voie de garage, conclut l'enquête de notre collègue Josée Descôteaux. Désolant? Sans aucun doute.

Le phénomène atteint une telle proportion (que confirme le témoignage d'André G. Côté), qu'il nous oblige à nous demander ce que leurs profs ont bien pu leur enseigner. Mais il faut se rappeler que cette perception négative subsiste aussi chez beaucoup de pigistes. Même certains parmi les plus expérimentés et les plus sûrs des journalistes indépendants ne peuvent s'empêcher, à l'occasion, d'éprouver un petit, oh tout petit, reliquat de complexe d'infériorité devant un collègue permanent à Radio-Canada, ou à La Presse. Un sentiment diffus, lointain, aux limites de l'inconscient, et qui ne reste pas longtemps à la surface. Mais il est là. Il survit.

Ceci dit, chez les étudiants, il ne fait pas que survivre. Il est en pleine forme. Certes, ils sont tous prompts à répondre (politesse oblige?) qu'un pigiste "n'est pas moins bon qu'un permanent". Mais ils ne veulent rien savoir d'une carrière de pigiste. La pige, c'est un pis-aller.

Il est vrai que définir ce qu'est un pigiste relève parfois de la haute voltige. Nul n'est encore arrivé à le faire de façon satisfaisante, et on ne peut donc blâmer les étudiants d'être confus. Invités, pour les besoins de ce numéro, à nous fournir un témoignage illustrant leur propre perception de la pige, une demi-douzaine de pigistes sont partis dans autant de directions différentes - du moins, ceux qui ont accepté de se prêter à l'exercice, d'autres s'étant révélés incapables de trouver quelque chose à dire. Une unanimité autour du concept de pige est impensable. Mais ceci ne suffit pas à expliquer la perception négative des étudiants.

Il serait plus que temps, à l'aube de l'an 2000, que les finissants en journalisme soient conscients de l'existence du monde de la pige, en tant qu'entité viable et valable. Il est inacceptable qu'en 1994, il subsiste tant d'étudiants pour qui la pige, c'est "l'échelon du bas", un pis-aller, le chemin à emprunter "faute de mieux", "avant la vraie job".

Les profs répondront qu'ils mettent les étudiants en garde contre l'âpreté du marché du travail? Oui, mais combien d'avertissements pendant un cours de 45 heures? Nous savons tous combien futiles peuvent être une couple d'avertissements rapides pour des jeunes aussi confiants que naïfs, convaincus qu'ils sauront réussir là où tous les autres ont échoué.

Des avertissements ne suffisent pas. Les profs doivent informer, expliquer. Rappeler que le pigiste à L'actualité n'est certainement pas sur une voie de garage - alors que le permanent dans une grosse boîte peut, lui, parfois... Il faut enseigner la pige.

Mais pour cela, évidemment, il faudrait avant toute chose que les profs soient convaincus, au fond d'eux-mêmes, que la pige, ce n'est pas une voie de garage.

(Première publication: L'indépendant, septembre 1994. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)

 

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