Bulletin L’Indépendant
janvier 2009
La leçon de Danielle
Par Mélanie Saint-Hilaire
Au printemps 2003, La Gazette des femmes avait commandé à Danielle Stanton un reportage sur la féminisation des professions. Qu’est-ce que les filles changent dans la pratique de la médecine, du droit, de l’agronomie, de l’architecture, alléluia? La journaliste avait interviewé 28 personnes. VINGT-HUIT! Je le sais : c’est moi qui ai léché les enveloppes des exemplaires de courtoisie, à titre temporaire de rédactrice adjointe. Le goût de colle m’est resté en bouche pendant des jours. Pouah.
Ce jour-là, la tornade blonde au magnétophone – elle enregistre toutes ses entrevues sur cassette, à l’ancienne – m’a donné une grande leçon de journalisme. J’ai compris qu’une bonne recherche doit mener son auteur à la frontière de l’écoeurement… Depuis, j’admire la reporter pour sa façon têtue d’attaquer des sujets impossibles, de se vautrer dans la matière, de juxtaposer des points de vue opposés, de rappeler 15 fois une source rétive qui fuit l’interview. « Pour moi, ça devient un jeu », explique-t-elle, avec le sourire tout en canines du chat qui épie la souris. D’où lui vient cette bienheureuse obstination? De sa mère, peut-être. Françoise Gamache-Stanton, une femme engagée qui militait pour la justice sociale tout en élevant cinq filles, était du genre à croire que rien n’est impossible.
« Tippetip. Tippetipit. » Un cliquetis inquiétant émane du bureau de Danielle Stanton, dans son condo du quartier Saint-Roch, à Québec. Son chum, Hervé, se réveille en sursaut. Il est 3h du matin. Un rat trotterait-il sur le parquet de bois? Mais non : c’est cette forcenée qui pioche sur son clavier d’ordinateur, alignant les phrases sur le sujet obsédant des tribunaux qui appliquent la loi islamique en Ontario. Le pouvoir inspirant de la lune, sans doute! Le reportage, paru dans La Gazette des femmes, lui a valu un certificat de mérite du Barreau canadien dans le cadre des prix Justicia 2005.
Depuis une décennie, la journaliste décroche sa nomination annuelle aux Prix du magazine canadien ou à l’équivalent québécois. Qu’elle portraiture l’analyste politique Chantal Hébert pour Elle Québec ou le scénariste de télésérie François Avard pour L’actualité, qu’elle aborde la fin des menstruations ou la folie des herbes, elle finit toujours par entrer au club sélect des auteurs primés. Et ça ne date pas d’hier, puisqu’elle a remporté le prix René-Lévesque, attribué par l’AJIQ, en 1995.
Quand sa fureur d’écrire s’apaise, la tornade se calme d’un coup. Elle plonge ses mains dans la douce terre de son jardin près du fleuve, dans la région de Kamouraska, où elle a sa maison d’été. Elle feuillette les catalogues horticoles, écoute les émissions de cuisine ou dessine des œuvres qu’elle rêve en secret d’exposer un jour.
Danielle Stanton est entrée à l’Université Laval pour étudier le journalisme l’année où moi, je suis entrée dans la vie. J’imagine que nous avons beaucoup pleuré cette année-là, elle de ses premières corrections, moi de mes premières coliques! Je ne peux m’empêcher d’y voir un signe de filiation intellectuelle. D’autres m’ont transmis le goût des mots, d’autres m’ont donné la chance de publier. Mais c’est elle qui m’a prouvé qu’on pouvait vivre comme auteur de magazine à Québec, à 230 kilomètres des salles de rédaction de la métropole. D’une certaine façon, elle a contribué à me mettre au monde comme journaliste.
Ce qu’elle est forte, cette femme. Serrez-lui la main et sentez vos phalanges se fêler… Cette pigiste par choix a parcouru à l’envers le chemin habituel des auteurs. Après 11 ans comme agente d’information au gouvernement du Québec, elle a quitté sa cage dorée pour devenir journaliste indépendante. Cette décision, elle l’assume dans ses joies et ses peines, ses victoires et ses défaites. Aussi, quand j’ai failli abandonner le métier, après trois ans de boulot intermittent dans un quotidien, elle a trouvé les mots pour me rassurer. Oui, il est possible de vivre à la pige, et même bien. « Si tu choisis le journalisme indépendant, tu n’auras jamais la réputation de ceux qui travaillent pour des médias établis, m’avait-elle prévenue sans ciller. Mais moi, je ne ferais pas autre chose. » À son instar, j’ai choisi la voie détournée. Et je ne l’ai jamais regretté. Parce que même si je marchais dans l’ombre, devant moi, un phare guidait mes pas.
Le poète Jean Ferrat chantait : « Il faut vivre ce que l’on aime / En payant le prix qui convient. » Danielle Stanton a appris ce vers par cœur. Et elle me l’a enseigné.
Merci, Danielle, pour l’éternelle leçon.
Commentaires: 1
Claudine | 17 février 2009 à 18h59
Je crois que certaine fois le hasard fait bien les choses. J'étais entrain de me demander si c'est possible de débuter un travail en tant qu'écrivain très, très débutant et indépendant et j'ajoute sans aucunes expériences. Donc, oublié le mot écrivain et disons seulement, femme qui aime écrire.... Si c'est possible qu'une âme charitable nous donne une chance de se prouver. Autant a l'éditeur qu'à nous même bien entendu. Est-ce que nous devrions nous contenter de rêver et d'en rester là ou si nous avons du potentiel. Tout à coup, je tombe sur votre texte!!!
Je le prend comme un p'tit clin d'oeil. Je vais continuer a rêver, qui sait....
Bravo, pour votre article. Très inspirant et humain. Ca fait du bien.