Bulletin L’Indépendant

avril 2009

Le succès invite le succès : Pierre Bouchard et Janick Lemieux

Le (bi)cycle de la vie

Par Gary Lawrence

Moi qui fais du bide et qui passe la plupart de mon temps l’arrière-train vissé sur une chaise, j’envie leur physique ciselé à coups de dents de pignon, leurs journées passées à avaler les grands vents.

Moi qui me consume d’extase devant tous les volcans rougeoyants de la Terre, ils m’énervent d’en avoir reniflé autant et d’aussi près, d’avoir dormi sous la veilleuse de tant de laves incandescentes.

Moi qui clique et craque pour la photo, je jalouse leurs clichés de tous les bouts du monde, dénichés dans le fin fond des culs-de-sacs les plus improbables.

Et moi qui tente de voyager le plus souvent possible, j’admire par-dessus tout leur mode de vie : parcourir la Boule bleue sans relâche et sans ambages, une main sur le clavier et l’autre sur l’appareil-photo.

En janvier dernier, les reporters photographes Pierre Bouchard et Janick Lemieux rentraient au bercail, au terme d’une épique équipée à vélo. En six ans à bouffer du bitume, de la garnotte et de la gadoue, ce couple d’exceptionnels trimardeurs sur deux roues aura mouliné pas moins de 60 000 km en ayant comme uniques bornes les cratères fumants du Cercle de feu du Pacifique, cette enfilade de volcans actifs qui jalonnent les Amériques, l’Asie et l’Océanie. La seule évocation des tenants et aboutissants de leur odyssée fait fantasmer, voire râler : Patagonie, Équateur, Bolivie, Moluques, Vanuatu, Samoa, Komodo, îles de la Société, île de Pâques, Mariannes…

Pour financer leurs tourneboulantes pérégrinations, plusieurs commanditaires allongent matériel et biffetons, mais ce couple de globe-pédaleurs pond aussi article sur article, surtout dans Pedal, Géo Plein Air et Vélo Mag, en plus d’instiller des centaines de communications dans le site Web de ce dernier magazine. Lui écrit l’essentiel des textes en français et appuie la plupart du temps sur le déclencheur, elle signe les récits en anglais.

Ce qui les distingue? La majorité des lieux qu’ils arpentent nous forcent à ouvrir un atlas, et ce qu’ils relatent ne ressemble en rien à ce qu’on lit d’ordinaire dans les récits de voyage publiés au Québec, qu’ils traitent des thanatotouristes des Célèbes ou de la difficulté de progresser dans la panade enneigée du Kamtchatka, sur leurs bécanes surchargées.

S’ils arrivent à rapporter autant de matériel original, c’est que Pierre et Janick ne sont pas seulement reporters et photographes, ils sont avant tout d’exceptionnels aventuriers qui maîtrisent les arcanes du voyage : vivre au jour le jour en laissant venir à eux l’imprévu. Or, le vélo leur permet de faire l’un et l’autre : il démarre au quart de tour quand bon leur semble et il facilite les rencontres par sa lenteur, intriguant les Papous, titillant les Taïwanais, subjuguant les Aléoutes. Bref, leur vie roule sur le hasard, le hasard qui peut se poindre à chaque carrefour de chaque route.

C’est justement ainsi qu’ils se sont rencontrés, dans l’Ouest canadien, en 1992. Lui avait déjà tâté de la petite reine – surnom affectueux du vélo – un peu partout sur le globe, après des études en création littéraire et en philosophie à l’Université Laval, à Québec. Elle, native de Saint-Hyacinthe, avait largué les amarres pour d’autres ailleurs, préférant humer l’air du monde plutôt que celui des Cégeps.

Après quelques années à vivre leur relation à distance, une mise en jambes commune de deux mois s’entame chez les Kiwis de Nouvelle-Zélande. Puis, Pierre et Janick continuent de cultiver leur vélomanie lors d’une expédition qui les mène de la Russie à l’Inde. Et c’est au cours de ce périple que naît l’idée de leur quête cyclovolcanique, comme ils l’ont eux-mêmes baptisée.

Dix ans plus tard, après tant de traits tirés sur la mappemonde, lui (43 ans) et elle (bientôt 37) marquent une pause dans leur chez-eux à temps partiel, à Baie-Saint-Paul. C’est là qu’ils ressassent leurs souvenirs, préparant leur quatrième tournée de conférences, peaufinant un documentaire multimédia, planchant sur de beaux livres et… prouvant hors de tout doute que le journalisme indépendant peut mener loin. Vraiment loin.

Chapeau, les aventuriers!


 

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