Par Philippe Gauthier, directeur du département des études historiques de l'AJIQ
L'Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ) fêtera ses 10 ans en décembre prochain. Dix ans, ce n'est pas rien. Surtout quand on apprend qu'au moins dix autres années de lutte au sein de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) ont précédé la fondation l'AJIQ. Deux "Grands anciens", Pierre Sormany et André G. Côté, font revivre pour nous cette époque héroïque.
Pour comprendre le passé de l'AJIQ, il faut bien comprendre le passé de la FPJQ, selon Pierre Sormany. À l'époque de sa fondation, en 1968, la Fédé est bel et bien une fédération, en ceci qu'elle ne regroupe que des syndicats et des Cercles de presse. Il n'existe pas de membership individuel. Comme cette formule exclut beaucoup de membres potentiels, la FPJQ se dote dès ses débuts d'une association semi-fictive, le Regroupement des journalistes du Québec (RJQ).
Le RJQ ne tient pas d'activités propres: il n'existe que pour permettre aux cadres non-syndiqués, aux réalisateurs, aux pigistes, de devenir membres de la FPJQ. Le RJQ n'existe que sur le papier, mais il pèse lourd. À la fin des années 70, il chapeaute à peu près le tiers des membres de la Fédé - 350 sur 1000.
À cette époque, déjà, les pigistes représentent au moins la moitié des effectifs du RJQ. Un petit groupe, au sein duquel figurent Paule Beaugrand-Champagne, Pierre Capiello, Pierre Sormany et Louise Vandelac, suggèrent alors de scinder le RJQ pour doter les pigistes d'une représentation distincte. "Il y a eu 15 participants à la première réunion, pas plus de trois ou quatre à la seconde, se souvient Pierre Sormany. Il n'y avait pas d'opposition au projet, seulement la volonté de scission n'était pas très forte."
Un peu plus tard (Pierre Sormany parle de 1983-84, André G. Côté, de 1981), un second groupe de militants du RJQ presse à nouveau la FPJQ d'en faire plus pour ses pigistes. Parmi ceux-ci, Nadia Ghalem, André Capiello et un militant qui fera sa marque, Jean-André Leblanc.
Ce second effort obtient des résultats concrets. La FPJQ accepte de fournir une permanence pour les pigistes au sein de ses locaux, leur consacre aussi une page mensuelle dans Le 30 et ce, à même les fonds de la Fédération. Selon André, cette "permanence" était plus que modeste: quelques tiroirs, l'accès au copieur, la possibilité d'envoyer un fax de temps à autre. Mais c'était un début.
Lors d'un congrès de la FPJQ, le même groupe propose aussi qu'on organise des "États généraux de la pige". Proposition retenue. Le colloque "Profession: Pigiste" a bel et bien eu lieu, et c'est un énorme succès. Cent participants, une première enquête sur les revenus des pigistes, des besoins clairement exprimés pour la première fois: un contrat-type, des assurances collectives... Le contrat-type publié dans le Répertoire des journalistes du Québec (le répertoire remis à tous les nouveaux membres de l'AJIQ depuis) en 1990 et 1992 est élaboré dans les mois qui suivent le colloque. Même chose pour le contrat d'assurance avec la Mutuelle d'Omaha, négocié par nul autre que notre dévoué Pierre Sormany.
Celui-ci croit se souvenir qu'au milieu des années 80, les pigistes avaient obtenu une entité à part au sein de la FPJQ. En fait, ils avaient tout simplement pris le contrôle du RJQ! André G. Côté en sera même le président pendant un an ou deux, avant la fondation de l'AJIQ.
Jusqu'au milieu des années 80, les congrès de la FPJQ sont gratuits pour les membres. Eh oui! La raison? Ils sont entièrement commandités par de grandes entreprises! Lorsqu'il arrive à la tête de la Fédé, Claude Robillard, l'actuel secrétaire, met fin à cette pratique incongrue... et provoque du coup une crise financière.
Or les pigistes jonglent à cette époque avec l'idée d'une entité distincte - l'AJIQ - dotée de son propre secrétariat. Pour le financer, on suggère qu'une partie des cotisations des pigistes à la FPJQ leur soit retournée - après tout, les membres du RJQ les paient de leur poche, alors qu'ailleurs, les syndicats assument la facture.
Malgré le risque financier qu'elle comporte pour la FPJQ, la proposition consistant à former l'AJIQ en scindant le RJQ passe à deux doigts de passer au congrès de novembre 1988. "L'opposition est surtout venue des cadres, des gens comme Paule Beaugrand-Champagne et Claude Masson, qui étaient eux aussi membres du RJQ et qui ne voulaient surtout pas parler de relations de travail", se souvient André.
Mais les pigistes du RJQ étaient décidés à passer aux actes. Deux semaines plus tard, le 8 décembre 1988, l'AJIQ était née - mais hors du cadre de la FPJQ, et avec un financement autonome.
La première année, les deux organismes étaient liés de façon très étroite. L'AJIQ n'adhérait pas en bloc à la Fédé (le montant total de la cotisation AJIQ + FPJQ était trop élevé pour qu'on l'impose à tout le monde), mais quiconque était membre de l'AJIQ pouvait devenir membre de la Fédé sans être obligé de passer par le RJQ.
Au tournant des années 90, la FPJQ a abandonné sa structure fédérative en optant pour le membership à titre individuel. Cette décision a entraîné la mort du RJQ - devenu sans objet - et la fin du statut "membre de l'AJIQ" au sein de la Fédé. "D'une certaine manière, cela a réglé le problème de l'AJIQ, qui n'avait plus à se poser la question de son appartenance ou non à la Fédération", note Pierre Sormany.
Que faut-il retenir de toute cela? D'une certaine manière, l'AJIQ n'est pas née sur un coup de tête. Elle a connu plusieurs étapes de fondation. Avant son "histoire", elle a une "préhistoire", mal connue et aux limites parfois imprécises: Pierre Sormany admet que, spontanément, il aurait fixé la date de fondation de l'AJIQ à... 1984!
Autre leçon, et Pierre Sormany insiste beaucoup là-dessus: "il n'y a jamais vraiment eu de décision à l'effet de sortir les pigistes de la Fédération". L'AJIQ est née suite à une tentative ratée de la part des pigistes de se doter de leur propre "maison" au sein de la FPJQ. Tentative qui s'est heurtée, notons-le, à l'obstruction des patrons de presse.
(Première parution: L'Indépendant, mai 1998. Toute reproduction de ce texte est interdite sans autorisation de l'auteur.)
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