Par Philippe Gauthier
Le pigiste n'est plus l'ennemi absolu des syndicats, mais il est encore loin d'être un allié. À La Presse, c'est une bibitte que l'on découvre à peine. Au Devoir, un compagnon d'infortune...
L'atelier "Civiliser la pige dans les quotidiens", présenté dans le cadre du congrès 1995 de l'AJIQ, faisait le point des démarches entreprises par l'Association depuis cet hiver pour créer des liens plus serrés avec les permanents des quotidiens.
Paul-René Fortin, syndicaliste à la FNC (Fédération nationale des communications), a d'emblée brossé un sombre tableau de l'état de la pige. Les changements technologiques favorisent le recours à la pige, mais les pressions économiques nuisent à la rémunération. Conclusion: "La situation va dégénérer. La pression va s'accroître sur les permanents sans pour autant améliorer le sort des pigistes." L'espoir d'une reconnaissance juridique reste mince: "Avec la venue de l'autoroute électronique, les groupes patronaux sont peu intéressés à négocier leur contrôle sur le contenu."
Nouvellement élue à l'exécutif syndical de La Presse, Monique Prince a révélé à un auditoire incrédule que sa convention collective contenait des clauses relatives aux pigistes. Le pigiste, par exemple, est soumis aux mêmes obligations éthiques que les permanents. Il en résulterait une obligation pour l'employeur de respecter le sens de l'article soumis lorsqu'il y a coupure.
Révélation stupéfiante: La Presse est tenue d'offrir un droit de réplique et, au besoin, une protection juridique au pigiste dont les propos susciteraient la controverse. De mémoire d'homme, jamais un pigiste n'a invoqué ces clauses de la convention collective. Pas étonnant, puisque l'exécutif syndical lui-même en ignorait l'existence! En passant, le nouveau directeur administratif du journal se serait engagé (verbalement?) à régler les piges dans un délai de 30 jours.
Le syndicat monterait-il aux barricades pour défendre un pigiste? Jean-Pierre Legault, du syndicat du Devoir, répond par l'affirmative. "Nous avons défendu l'année dernière une journaliste placée dans une position délicate. Notre mandat consiste aussi à défendre la qualité de l'information." Les pigistes, affirme-t-il, sont les bienvenus au Devoir: nombre d'entre eux "font presque partie de la salle de rédaction." La protection juridique des pigistes sera inscrite dans la prochaine convention collective.
Une hausse du prix du feuillet? Oubliez ça. Jean-Pierre Legault a fait bondir les participants en déclarant sans rire qu'au Devoir, le taux horaire des pigistes est supérieur à celui des permanents. "Je travaille pour un journal en faillite, a-t-il précisé. Ne me demandez pas de vous négocier une augmentation de salaire, moi-même je n'en ai pas reçu depuis sept ans. C'est une réalité dont il faut tenir compte.
Sans être contre l'idée, Jean-Pierre Legault a estimé que l'inscription de l'AJIQ dans la convention collective était une idée prématurée: "L'AJIQ n'est pas assez puissante pour avoir la crédibilité voulue auprès des patrons." Paul-René Fortin abonde dans le même sens: "Vous devez vous doter d'une stratégie de négociation structurée. Il faut que vous deveniez incontournable en tant que groupe. Cela ne se fera pas tout seul. Vous devez trouver une tactique, des appuis."
Pigistes de tous les pays, unissez-vous!
(Première publication: L'indépendant, mai 1995. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)
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