Bulletin L’Indépendant

novembre 2000

Lettre d'un ex-journaliste de Voir aux écrivains québécois

Par Raymond Bertin, ex-journaliste de Voir

Selon toute vraisemblance, vous ne verrez plus ma signature dans les pages de l'hebdo culturel Voir, où j'étais critique littéraire depuis 1994. Je tenais à ce que vous sachiez pourquoi car ça risque de vous concerner aussi. Vous étonnerai-je en vous disant qu'il s'agit d'une histoire de droits d'auteur et que des écrivains comme Gilles Archambault, Robert Lalonde, Marie-Claire Blais et Hélène Pedneault s'y retrouvent, bien malgré eux, impliqués?

D'abord, précisons: je suis un journaliste pigiste et non un militant syndical. Mais devant la gravité de ce qui se passe, je ne peux pas me taire. On assiste en ce moment à un vol de droits d'auteur à grande échelle (la Loi canadienne sur le droit d'auteur classe les articles de journaux et de magazines parmi les oeuvres littéraires protégées) et si nous laissons aller les choses, les éditeurs de journaux et de magazines vont réussir à rendre cette loi inopérante en faisant signer des cessions de droits à tous leurs journalistes. Rappelons que les journalistes salariés cèdent déjà leurs droits à l'entreprise qui les emploie en échange d'un bon salaire et de bénéfices marginaux, assurances, vacances payées, etc., tous avantages que les pigistes n'ont pas!

Je recevais pour mes articles publiés dans Voir un cachet au feuillet de 55$ et je n'avais pas eu d'augmentation depuis janvier 1997. À cette date, je signais un contrat avec Richard Martineau, le rédacteur en chef, qui respectait les grands principes de la loi en me versant 1/2 cachet pour la reprise de mes articles dans Voir Québec et qui prévoyait 1/3 de cachet le jour où le site Internet de Voir serait rentable. Non seulement je n'ai jamais eu un sou pour Internet, mais en janvier 1999, l'éditeur Pierre Paquet rompait son contrat en décidant unilatéralement de ne plus nous verser les sommes dues pour nos articles repris à Québec.

Entre-temps, j'apprenais que mes textes (635 articles publiés depuis 1994) se retrouvaient sur un site payant, le site Eureka de CEDROM-SNi, à qui Communications Voir aurait cédé mes droits sans aucune autorisation et bien entendu sans compensation financière. Je ne suis pas seul dans ce cas: Voir aurait cédé toutes ses archives, comme d'autres journaux et magazines, tels La Presse, Le Devoir, L'actualité, etc. Eureka est un site que les grandes institutions, ministères, universités et médias fréquentent, moyennant un abonnement annuel de quelques milliers de dollars - 2000$ par poste de consultation à Radio-Canada par exemple. On y vend aussi nos articles au coût de 4,95$ l'unité.

À présent, on me demande de renoncer à mes droits sous peine d'être exclu de la profession. Ma chef de pupitre, Pascale Navarro, me remettait au début juin le nouveau contrat concocté par l'éditeur, qui consiste en une cession de droits pour tous les articles que je fournirai dorénavant au journal, contrat assujetti à une clause de renonciation à toute poursuite ou recours juridique concernant le traitement fait par l'éditeur, dans le passé, de tous les textes que je lui ai fournis. Pour toute compensation, on m'offre un maigre 5$ d'augmentation de mon cachet au feuillet. Du même coup, Pascale Navarro me répétait ce que Paquet et Martineau avaient dit à d'autres pigistes: ceux qui ne signeront pas ne seront plus publiés dans Voir.

Vous entendrez sans doute la version de l'éditeur, à savoir qu'il a négocié pendant des mois avec ses pigistes. Ces pseudo-négociations ne lui ont servi qu'à gagner du temps et les signatures des pigistes les plus dépendants financièrement du seul Voir. Certains ont tenu et refusent toujours de signer. Parmi les journalistes remerciés récemment par Voir, Georges Privet, fidèle collaborateur en cinéma depuis 11 ans, compte 1417 textes sur Eureka; Dominique Olivier, collaboratrice en musique classique depuis 10 ans, en compte 613; Anne-Marie Parent en a 180, Patricia Belzil, 101 textes ; Carle Bernier-Genest, 38 longs textes. D'anciens pigistes de Voir s'y retrouvent aussi.

Vous croyez qu'il s'agit de la bataille de quelques pigistes? Détrompez-vous: des écrivains ayant commis des billets ou des carnets pour Voir ou Le Devoir, comme Gilles Archambault, Robert Lalonde, Marie-Claire Blais et Hélène Pedneault, y sont également, avec respectivement 375 textes, 95 textes, 41 textes et 16 textes. Même Michel Tremblay y a quelques textes exploités illégalement. C'est ainsi que les entreprises de presse entendent se développer et se "positionner" sur Internet au mépris des droits de ceux qui les approvisionnent en contenu et qui, souvent, ont fait leur image de marque.

L'Association des journalistes indépendants du Québec, l'AJIQ, a entrepris des démarches pour intenter un recours collectif contre treize éditeurs de journaux et de magazines qui ont cédé les articles de leurs pigistes à CEDROM-SNi.

Je vous demande, en mon nom personnel, un appui à la cause des droits d'auteur des journalistes pigistes, qui est la cause des droits d'auteur sur Internet. Protestez auprès de Voir; posez des questions à son éditeur, à son rédacteur en chef, à ses chefs de pupitre; manifestez-vous sur les tribunes (elles sont nombreuses!) où ces gens ont droit de parole. C'est leur crédibilité et celle de toute la profession qui est en jeu. Nous ne désirons qu'une chose: que le débat soit mené sur la place publique.

Merci d'avoir pris le temps de me lire.

(Première publication: L'indépendant, novembre 2000. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)

 

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