Bulletin L’Indépendant

juillet 1994

Michèle Ouimet au Rwanda: l'odeur du silence

Par Nathalie Lemieux

Journaliste à La Presse, Michèle Ouimet s'est rendue au Rwanda en avril, trois semaines après le début des massacres. Ébranlée, choquée, la journaliste reste néanmoins convaincue de l'importance de raconter. Elle nous parle de son périple au bout de l'enfer, de son travail et de ses rencontres avec des mercenaires... de l'information.

L'Indépendant: Trois semaines après le début des massacres, le Rwanda était toujours plongé dans l'horreur. On pressentait même qu'il pourrait être le théâtre d'un des plus grand génocide de ce siècle. Pourquoi y êtes-vous allé au péril de votre vie?

Michèle Ouimet: Je ne crois pas avoir mis ma vie en péril... En tous cas, c'est ce que j'essayais d'expliquer à ma fille de 13 ans avant mon départ. Elle savait que je courais un grand danger. Je lui ai expliqué que c'était mon métier et que le danger était calculé. J'essayais aussi de me convaincre que la nouvelle semble toujours pire vue de loin! Etre journaliste dans un pays en guerre, c'est pas tout à fait comme couvrir une conférence de presse à Montréal... Mais il fallait que je parte. J'ai déjà vécu deux ans en Afrique et quand j'ai vu ce qui se passait au Rwanda, j'ai discuté de mon intérêt avec mes patrons.

Tout s'est décidé à la dernière minute. J'ai reçu une invitation de la Croix-Rouge et quelques jours plus tard j'atterrissais en Ouganda. À mon arrivée là-bas, aux bureaux de la Croix-Rouge, personne n'était au courant de ma venue. Ils étaient débordés. Le personnel était insuffisant et ils n'avaient pas le temps de lire les fax qui s'accumulaient sur le bureau... J'ai tout de même accompagné la Croix-Rouge au Rwanda et le soir, j'envoyais mon premier papier à Montréal.

J'ai rapidement vu les limites de voyager avec une seule organisation. Je n'avais pas envie d'être limitée aux camps de réfugiés! Je voulais circuler dans le pays, aller dans les villages. Le seul moyen d'y arriver c'était d'accompagner l'armée rebelle, le FPR.

Q.: Ces démarches pour vous joindre au FPR ont été difficiles?

R.:J'ai eu bien des problèmes. Ils m'ont fait chier parce que j'étais une femme. C'était clair. Je n'avais pas de caméra non plus. Ils ne pouvaient pas se placer dans l'angle de la caméra et signer leur propagande. Ils ne savaient pas vraiment ce que j'allais écrire... Alors j'ai vu par hasard un camion de l'ONU escorté par le FPR et je suis montée.

Q.: Quand on accompagne une armée qui souhaite à tout prix gagner la guerre, n'y a-t-il pas un danger d'être manipulée?

R.: C'est sûr qu'il peut y avoir un problème &"d'intoxication". Ils ont leur propagande parce qu'ils veulent gagner cette guerre. La seule façon de fonctionner, c'est de se promener le plus possible, de multiplier les témoignages. Quand ça fait 20 fois que tu entends la même histoire dans des endroits différents, tu te dis que ça doit être vrai. Il faut également avoir un peu d'intuition. Par exemple, le FPR m'a amenée sur un front avec quelques autres journalistes. J'ai eu l'impression que ma vie aurait été plus en danger au coin de Ste-Catherine et Papineau qu'à 19 km de Kigali sur le front! Ils avaient tout mis en scène; ils avaient même placé un "beau petit cadavre" dans le sentier... Fallait pas le rater! Il ne faut pas être crédule; c'est là que l'intuition est importante.

Q.: Vous avez rencontré des journalistes-pigistes au Rwanda?

R.: J'ai rencontré un pigiste de ABC, normalement basé à Londres. Il y avait aussi un journaliste-pigiste africain qui écrivait pour Reuter et un free-lance qui écrivait pour le journal britannique The Guardian. J'ai rencontré également deux pigistes anglais qui travaillaient pour la BBC. Ces deux là me faisaient penser à des... mercenaires de l'information.

C'est un "flash" que j'ai eu quand je les voyais fonctionner. Ce sont des gens basés en Afrique depuis un certain temps. Ils sont habitués à l'Afrique et aux conditions de l'Afrique. Ils sont prêts à tout pour avoir leurs images, leur histoire. Il n'y avait pas de solidarité; c'était du chacun pour soi.

Q.: Sont-ils vraiment efficaces?

R. Les pigistes que j'ai rencontrés étaient tous très bien équipés. Le journaliste de Reuter avait un ordinateur portatif qu'il pouvait survolter avec des pinces qu'il branchait sur la batterie d'un véhicule. Il travaillait au son du moteur. Il avait même une mini-soucoupe pour envoyer ses papier via satellite! Moi, je retournais en Ouganda et j'écrivais dans un petit village. Le seul téléphone appartenait à la Croix-Rouge. Je l'utilisais, tard le soir, quand tout le monde avait fini de travailler...

Tout compte fait, j'étais la seule journaliste permanente sur place. Les quelques journalistes que j'ai rencontrés étaient tous à la pige. Les gens dans les salles, les permanents, sont peut-être plus encroûtés. Ils ont moins d'esprit frondeur. Les pigistes sont beaucoup plus mobiles et dans un contexte de guerre, c'est peut-être l'appât du gain qui les attire.

Q.: Qu'avez-vous ressenti quand vous avez pu entrer au Rwanda?

R.: J'avais rencontré un journaliste et un caméraman norvégiens, des pigistes eux aussi. Ils arrivaient du Rwanda alors que je me préparais à y entrer. Ils étaient profondément ébranlés par ce qu'ils avaient vu. Ils me disaient qu'il y avait des corps partout, que c'était horrible. Ils puaient la mort, la décomposition. Là, ça m'a fait peur; je me suis dit: mon Dieu, qu'est-ce que je vais voir, dans quel état je vais revenir! Effectivement, c'était terrible.

Les villages sont morts. Ce qui frappe le plus, c'est l'odeur et la consistance du silence. Il y a tellement de cadavres partout, avec les mouches... C'est comme si on avait pu toucher l'air tellement c'était lourd.

Et au-delà de l'horreur, il faut toujours que tu gardes tes réflexes de méfiance. C'est élémentaire. Mais j'étais bouleversée par les histoires que j'entendais. Parfois, j'avais de la difficulté à prendre des notes tellement ma main tremblait. J'étais affamée et assoiffée parce qu'il n'y avait rien à manger et que l'eau était contaminée par les cadavres. J'étais épuisée parce que je dormais mal et que je me faisais dévorer par les moustiques.

Il y a vraiment des cadavres partout. Mutilés. Des tas d'enfants, de vieillards, de bras, de jambes dans un état de putréfaction avancé. T'as des hauts-le-coeur. Tu veux vomir mais t'as rien à vomir parce que tu ne manges pas...

Le pays est complètement dévasté. Il est rempli d'orphelins. Les massacres ne veulent plus cesser. Quand je suis allée au Rwanda, ma seule vraie question c'était: pourquoi? Non seulement je ne le sais toujours pas mais en plus, j'avoue que le genre humain me désespère un peu.

(Première publication: L'indépendant, juillet 1994. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)

 

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