Par Jean-François Barbe
Denise Bombardier n'est pas dupe: elle sait que la liberté d'être pigiste a un prix. Elle sait également que l'insécurité financière handicape la qualité du travail. Interviewée par L'Indépendant, elle porte un regard décapant sur le métier et sur ses praticiens.
"J'ai toujours refusé de devenir permanente dans une organisation, car je n'aime pas être enfermée dans une structure. Mais il y a un prix à payer. Ainsi, lorsque Radio-Canada a mis fin à mes émissions, j'ai dû repartir à zéro. Je comprends que l'insécurité est bien plus forte pour ceux qui n'ont pas ma notoriété. Leur situation peut devenir presque intenable, ce qui peut diminuer la qualité du travail à cause de la pression financière, et davantage encore en radio-télévision où on ne contrôle pas le produit final." Elle a été remerciée par courriel en février 2004 après 32 ans de services... en tant que pigiste.
L'une des plus grandes sources d'insécurité, précise-t-elle, réside dans l'arbitraire qui préside à l'évaluation du talent et des réalisations du pigiste. "Dans ce métier, il n'y a pas de formation commune et tout repose sur la perception. Les pigistes se trouvent à la merci de patrons qui peuvent ou non les trouver bons. Ils dépendent aussi des changements de patrons."
En outre, être jeune accroît la difficulté car on ignore alors, par définition, sa réelle valeur. "Quand on est jeune, on ne sait pas si on est bon ou pas." L'investissement initial dans une carrière peut donc ne rien rapporter du tout.
En fait, soutient celle qui est aussi écrivaine, on ne devrait devenir pigiste qu'à la condition d'avoir beaucoup de volonté. "Par définition, un journaliste n'accepte jamais un "non" pour un non définitif. Il force la porte, tout en y mettant de l'habileté et de la séduction. Être pigiste implique beaucoup, mais beaucoup de volonté."
La chroniqueure du Devoir et du Réseau TVA constate que les pigistes ayant des opinions affirmées sont laissés à eux-mêmes, sans protection ni des employeurs, ni de leurs collègues. Elle estime que les attaques de Guy A. Lepage - qui lui a lancé devant presque deux millions de personnes un "Qu'a mange d'la marde!" - lui aurait été épargnées si elle avait fait partie d'une organisation. "Dans une entreprise de presse, j'aurais été protégée. Mes confrères ne se sont pas portés à ma défense, ni d'ailleurs, les groupes de défense des droits des femmes. Mais je n'ai jamais utilisé ma qualité de femme pour me défendre, et c'est une des choses dont je suis le plus fière", dit-elle.
Et parce qu'elle pense à l'extérieur du "consensus", la riposte est élevée. "Il y a dix jours, un homme m'a craché dessus. On m'envoie des courriels haineux après des prises de positions comme sur l'utilisation de cocaïne par André Boisclair, et ça vient par dizaines. Et c'est sans compter les téléphones qui raccrochent."
Croit-elle que le règne culturel des incultes heureux et satisfaits à la Guy A. Lepage tirera un jour à sa fin ? Les jeunes semblent avoir le goût de consommer autre chose, croit-elle.
(Première publication: L'indépendant électronique, décembre 2005. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)
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