Bulletin L’Indépendant

janvier 1995

Recherchistes: une grosse commission

Par Nathalie Lemieux

"Levez votre main droite et dites: "Je le jure solennellement"." Carole Rivet lève la main droite. Devant elle, un homme qui porte une toge noire. Il siège avec quelques autres décideurs derrière une longue table qui surplombe l'assemblée. Le sténographe fait déjà rouler sa bande magnétique; il enregistre tout. La déposition de Carole Rivet est d'une importance capitale. Il ne s'agit pourtant pas d'une affaire criminelle, mais ça ne l'empêche pas de jeter un regard furtif à son avocat avant de dire: "Je le jure solennellement..." Carole Rivet est recherchiste. Elle est venue parler de son métier.

Depuis le 10 mai 1994, une douzaine de témoins se sont succédés à la barre de la Commission de reconnaissance des associations d'artistes (CRAA). Parmi ces gens appelés par l'AJIQ et la SARDEC (Société des auteurs, recherchistes, documentalistes et compositeurs), il y avait bien sûr des recherchistes mais aussi des réalisateurs-télé, des cinéastes, un journaliste-animateur télé (Gilles Gougeon) et... un expert en sémiotique de l'Université de Montréal.

Ces témoins sont venus dire à la Commission que les recherchistes jouent un rôle fondamental dans la création du contenu des films et des émissions de télévision. Pour Me Serge Lavergne, avocat plaideur de l'AJIQ,"les recherchistes créent une partie de l'oeuvre à laquelle ils participent; ils sont des créateurs de contenu. Ils devraient donc être reconnus comme des artistes au sens de la loi 90."

La Loi 90, ou loi sur le statut d'artiste, est la seule qui permette la reconnaissance juridique des recherchistes.

Les pour

Marie Gros, recherchiste de l'émission M'aimes-tu (Ideacom), a démontré à la Commission comment son travail de recherche influence l'angle et même le traitement d'un sujet. Elle a justifié ses dires en présentant quelques reportages. "Une autre personne (recherchiste) n'aurait sans doute pas fait les mêmes choix que moi, dit-elle. Et seulement pour cette raison, les reportages que vous avez vus auraient été bien différents".

Camil Coudari, recherchiste, scénariste et réalisateur, a fait la même démarche. La Commission a pu visionner un de ses films documentaire. Le jeune ex-cinéaste avoue que si sa recherche n'avait pas été aussi solide, il n'aurait sûrement pas fait les mêmes liens visuels et il n'aurait sûrement pas tourné certaines scènes "parce que quand on tourne un film documentaire, le scénario... c'est la recherche".

Gilles Gougeon a fait tous les métiers et il ne tarit pas d'éloges envers les recherchistes. Il affirme qu'à titre d'animateur de Tous pour un, il ne pouvait se passer des recherchistes qui lui fournissaient littéralement le contenu et les questions qu'il avait à poser à ses invités lors de chaque émission.

Les contre

Les 11 et 12 janvier dernier, l'Association des producteurs de film et de télévision du Québec (APFTQ) entrait dans la première phase de sa contre-preuve. Contrairement à l'AJIQ et à la SARDEC, l'APFTQ prétend que les recherchistes ne sont pas des artistes, au sens de la loi, puisqu'ils ne sont pas des créateurs.

La productrice Suzanne Clermont (Sovimage) a d'ailleurs indiqué à la Commission que les sujets de l'émission L'été en ville étaient proposés lors de réunions... auxquelles les recherchistes ne participaient pas. L'APFTQ souhaitait déposer des rapports de recherche produits dans le cadre de cette émission estivale. Son but: prouver que les recherchistes ne sont jamais intervenues dans le contenu des émissions auxquelles elles ont participé.

La SARDEC, appuyée par l'AJIQ, s'est vivement opposée à cette requête. Pour Me Lavergne, de l'AJIQ, "toutes les informations qui créent le contenu des émissions ne sont pas nécessairement écrites dans un rapport de recherche. Les recherchistes travaillent en étroite collaboration avec les autres membres de leur équipe; ils se parlent!" Il soutient que "il était impensable de laisser l'APFTQ déposer des rapports de recherche en guise de preuve... sans la présence des recherchistes concernés".

Le processus qui mènera peut-être les recherchistes vers une reconnaissance juridique est loin d'être terminé...

(Première publication: L'indépendant, janvier 1995. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)

 

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