Par Jean-Hugues Roy
Une poignée de pigistes s'opposent au journal Voir, la plus petite des publications en cause dans une poursuite menée par l'AJIQ et plusieurs journalistes pigistes contre certaines entreprises de presse et la compagnie CEDROM-SNi. Une bataille mineure? Loin de là. Voici quelques mythes et réalités qui permettent de comprendre les enjeux plus grands dans ce dossier. D'un mythe à l'autre, on va faire un "zoom out" et la "big picture" va émerger petit à petit.
Mythe #1. Voir est une pauvre PME victime de la diabolique CSN. (Pierre Paquet: "Demandez-vous simplement si une PME comme la nôtre dispose des outils pour affronter la rhétorique hyper organisée et structurée d'une machine politique comme la CSN.")
Réalité. Les actionnaires de Voir sont, par ordre d'importance, trois petites compagnies à numéros: Gestion Putti-Jeanne, Capinabel et Gestion Phila Inc. La première est propriété du président et éditeur de Voir, Pierre Paquet. Mais la seconde est propriété du vice-président de Voir, Rémi Marcoux; la troisième est propriété du secrétaire-trésorier de Voir, Claude Dubois. MM. Rémi Marcoux et Claude Dubois sont respectivement PDG et administrateur du Groupe Transcontinental, société à qui appartient 50% de CEDROM-SNi.
Selon la plus récente circulaire de la direction de Transcontinental et selon la valeur des actions de catégorie A et B de Transcontinental au 2 juin 2000, Rémi Marcoux vaut 177,5 millions de dollars. C'est sans compter son salaire (+primes diverses) en 1999 de 1 087 222 dollars.
Claude Dubois, de son côté, vaut 2,99 millions de dollars. Ses honoraires chez Transcontinental en 1999 totalisent 519 050 dollars. Le dernier budget annuel de la CSN est de 41 millions de dollars. À lui tout seul, Rémi Marcoux vaut 4 fois la CSN.
Si derrière les pigistes de Voir il y a la CSN, derrière Voir, il y a Transcontinental (1,5 milliard de chiffre d'affaires en 1999; capitalisation boursière de plus de 630 millions de dollars). "Small is beautiful"?
Mythe #2. L'AJIQ ne représente personne et ne mène qu'une "sacro-sainte croisade idéologique" (dixit Pierre Paquet).
Réalité. Dans cette "sacro-sainte croisade idéologique" il y a aussi 235 journalistes pigistes de partout au Québec, plus de 100 journalistes salariés dont plusieurs vétérans de la profession, l'Union des artistes (UDA), la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), et quantité d'organisations de journalistes d'ici et d'ailleurs. Tous ces "croisés" ont appuyé le Manifeste de reconnaissance des droits d'auteur des journalistes pigistes lancé le 3 mai dernier. Réduire la défense de la propriété intellectuelle à de la simple idéologie est une insulte à l'intelligence.
Mythe #3. Voir ne demande pas à ses pigistes de renoncer à leurs droits d'auteur. (Pierre Paquet: "Il s'agit d'une renonciation à une poursuite juridique qui ne couvre que le passé, il n'est nullement question de droit d'auteurs dans ce texte".)
Réalité. Texte de la renonciation: "Je, soussignée M. X, m'engage par la présente à renoncer à toute poursuite [...] en ce qui concerne tout usage ou tout traitement qui a été fait de tous les textes que j'ai écrit et qui ont été publiés dans les journaux Voir Montréal, Voir Québec ou Hour." Il est question de textes, donc, de droits d'auteur sur ces textes.
Mythe #4. Les pigistes de Voir n'ont pas été soumis à l'intimidation. (Pierre Paquet: "Plus de 70% des pigistes de Voir ont signé, de bonne foi, sous l'effet d'aucune menace.")
Réalité. Tous les pigistes de Voir à qui j'ai parlé m'ont raconté avoir été rencontrés un à un. Ils étaient seuls devant M. Paquet et d'autres personnes. Dans ce contexte, disons, "cordial", on leur demandait de signer ceci: "Je déclare avoir été traité avec justesse et équité par Communications Voir Inc. à ce jour. [...] Je fais cette déclaration en toute liberté et en connaissance de cause". S'ils ne signaient pas, Voir (qui représente entre 50% et 100% de leurs revenus) ne leur passait plus de commande.
Si ce n'est pas "l'effet d'aucune menace", ça ferait néanmoins une bonne scène dans une future version d'Omertà.
Mythe #5. Voir présente le meilleur contrat au Québec pour ses pigistes.
Réalité. Pour avoir le privilège de signer ce contrat, les pigistes doivent d'abord renoncer à poursuivre Voir en signant la renonciation précédemment citée. Ils doivent accepter d'être humiliés, en somme.
Par ailleurs, ce contrat, je l'ai lu. En apparence généreux, il est en réalité implacable. Il laisse croire qu'après une période d'un an, les pigistes pourront recouvrer leurs droits sur leurs textes. Mais une petite phrase vient leur préciser qu'il faudra d'abord qu'ils demandent la permission à Voir: "Le pigiste doit obtenir ce droit à la pièce de Communication Voir qui évaluera la vali-dité de la requête". C'est ajouter l'insulte à l'injure.
Par ailleurs, Voir publie, en français, deux éditions: l'une à Montréal, l'autre à Québec. Or, quand un texte publié dans une édition est repris dans l'autre, les pigistes ne touchent aucun supplément. Pourtant, quand un client achète de l'espace publicitaire dans une édition, Voir lui fait payer un supplément pour que l'annonce soit aussi publiée dans l'autre. Deux poids, deux mesures.
Mythe #6. Les journalistes pigistes ne peuvent se prévaloir de la Loi sur le droit d'auteur puisque ce ne sont pas des auteurs.
Réalité. (C'est ici que commence le zoom-out ). En anglais, cette loi s'appelle Copyright Law. Elle protège aussi les créateurs de logiciels. Si le mot "auteur" confond, parlons plutôt de "propriété intellectuelle".
On fait grand cas depuis deux ans des démêlés des compagnies de disques avec la technologie MP3 et le logiciel Napster (et ses variantes Macster et GNUtella). L'industrie de la musique se dit victime de piratage de sa propriété intellectuelle.
Eh bien les journalistes pigistes au Québec sont victimes d'un piratage de même nature depuis 1992. Qui plus est, ce ne sont pas des individus qui commettent le piratage (comme c'est le cas avec la musique sur le Net), mais de grandes entreprises (Power Corporation, Hollinger, Transcontinental, etc.). Le piratage serait-il moins grave quand il permet à des sociétés de performer en bourse?
Mythe #7. Les vilains pigistes ont frappé les premiers en poursuivant Voir et les autres éditeurs, ainsi que CEDROM-SNi. Les éditeurs font bien de ne pas négocier avec ces vilains qui les poursuivent.
Réalité. Nous parlions de propriété intellectuelle et de piratage. Dans l'état actuel de la loi canadienne, les articles des pigistes, après avoir été publiés une fois, "appartiennent" aux pigistes. Les éditeurs de journaux les ont néanmoins vendus à CEDROM-SNi (une filiale à 50% du Groupe Transcontinental) sans demander la permission aux propriétaires (les pigistes).
Quand quelqu'un fait main basse sur notre propriété, avez-vous envie de négocier? Un cambrioleur vous pique votre ordinateur, votre gagne-pain: allez-vous demander de négocier avec lui? Les éditeurs ont commis un piratage et comme les compagnies de disques, comme Metallica aussi, les pigistes n'ont d'autre choix que de se tourner vers les tribunaux.
Mythe #8. Les textes des pigistes ne valent rien après avoir été publiés une première fois.
Réalité. S'ils ne valent rien, pourquoi CEDROM-SNi les revend-elle à bon prix à travers ses divers produits (Actualité-Québec, Eurêka, Si3, etc.). Soit, CEDROM-SNi vend surtout une technologie d'accès à ces textes. Mais s'il n'y avait pas de textes, que vaudrait cette technologie pensez-vous?
Mythe #9. Il n'y a pas d'argent à faire avec Internet.
Réalité. La bataille que mènent actuellement les pigistes de la presse écrite et l'AJIQ en est une pour les contenus dans le cyberespace. Ces contenus ont de la valeur et ceux qui fournissent ces contenus, cette matière première, veulent seulement leur juste part.
Les contenus ont beaucoup de valeur sur Internet. Pourquoi AOL a-t-elle acheté Time Warner, croyez-vous? Pourquoi BCE veut-elle acquérir CTV? Plus près de nous, les artisans de La Presse et de TVA, par exemple, devraient peut-être s'interroger sur la valeur de leurs contenus qui sont repris sur le site InfiniT (www.infinit.com). InfiniT est l'une des principales propriétés de Netgraphe. Les deux actionnaires principaux de Netgraphe valent 63,7 millions de dollars chacun (au 2 juin 2000).
Une recommandation, comme ça: discutez-en avec vos délégués syndicaux pour la prochaine négociation de convention collective. Vos contenus ont une valeur, ne serait-ce qu'une valeur sur papier (en bourse). Qu'une partie de cette valeur percole jusqu'à vous, ne serait-ce que sur papier (en bourse), n'est que normal.
Mythe #10. Cette histoire ne me concerne pas, je ne suis pas pigiste en presse écrite.
Réalité. Que nous soyons pigistes ou salariés, dans la presse écrite ou électronique, les contenus que nous créons sont une matière première qui a de plus en plus de valeur. C'est une matière première aussi importante dans l'économie actuelle que le minerai de fer pouvait l'être à l'ère industrielle. Vous vous souvenez de l'Iron Ore, à qui le gouvernement de Maurice Duplessis vendait le minerai de fer 0,01$ la tonne? Nous sommes en train de répéter cette erreur.
Certains syndicats ont laissé aller la matière première de leurs membres lors de négociations collectives passées. La bataille que mène l'AJIQ actuellement nous rappelle qu'il faudra revoir ces concessions, que nous travaillions à l'écrit, à la radio, à la télé ou directement sur Internet, car le contexte est aujourd'hui radicalement différent.
P.S. J'ai travaillé sept ans au journal Voir auprès de gens qui ont du coeur et que j'aime toujours. Ce texte ne les vise pas. Je me suis tenu en retrait de ce débat parce que le journal Voirest une publication que je respecte. Mais les agissements récents de ses actionnaires ont irrémédiablement entamé ce respect.
(Première publication: L'indépendant, novembre 2000. Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)
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