Par Lucie Pagé
On m'a demandé de parler de la précarité du travail de journaliste-pigiste. J'ai été pigiste toute ma vie. Plus de 20 ans.
Je vais être franche et directe. Ceux qui me connaissent savent que je ne mâche pas mes mots pour arriver au but. Alors, voici.
Choisir d'être journaliste-pigiste est un choix de vie. C'est la simplicité volontaire complexe. Ça fait 20 ans que je suis pigiste. Sur les 20 ans, j'en ai passé plus de la moitié à vivre sous le seuil de la pauvreté. Ma plus grosse année de salaire se chiffre à 40 000$, et ça, c'est grâce à mes livres, à Mon Afrique parce que Eva vient à peine d'être publié. Et si je vis la précarité financière en tant que journaliste-pigiste, ce n'est pas parce que je n'ai pas de travail. J'ai toujours eu des contrats. J'ai toujours travaillé. C'est parce que le travail de pigiste n'est pas reconnu à sa juste valeur. La précarité fait partie de ma vie. La précarité financière dois-je préciser. Précarité parce que j'ai fait des choix de vie. Celle d'être mère trois fois. Celle d'allaiter trois ans de ma vie. Si vous aviez demandé à Jean Benoît Nadeau par exemple, de venir vous parler, il vous dirait comment vous sortir de cette précarité. Il est un exemple de journaliste-pigiste qui a du succès. Mais c'est l'exception à la règle. Vous avez demandé à une mère de famille de venir vous parler. (...)
Je suis la première sur la ligne de front pour me battre pour les autres. La dernière quand cela me concerne, surtout pour me faire payer. J'évalue à environ 100 000$ mes pertes de revenus dont 50 000$ pour un formulaire qui est arrivé un mois en retard pour des ventes d'un documentaire dans 52 pays du monde. J'ai été payée pour deux de ces pays, 2000$. Et si le formulaire est arrivé en retard, ce n'est même pas de ma faute, c'est celle du réalisateur avec qui j'avais travaillé, qui avait oublié d'envoyer ma demande à la SCAM. On m'a conseillée de le poursuivre. Ce n'est pas dans ma nature que de poursuivre des gens. L'autre jour, en faisant mes boîtes, j'ai trouvé un chèque non encaissé de 4500$ daté d'il y a plusieurs années, un été où je m'étais retrouvée à l'hôpital entre la vie et la mort avec une pneumonie. Enfin, c'est de mes problèmes. Et le reste, ce sont des articles pour lesquels je n'ai jamais été payée, des heures de travail non rémunérées, pour des recherches par exemple que j'ai faites à gauche et à droite pour des gens qui m'appelaient, beaucoup ne m'ont jamais remerciée. Souvent, trop gênée pour réclamer quoi que ce soit, pour envoyer une facture. Le mal-être faire partie de ma précarité. Ça, c'est une autre histoire. (...)
Quand j'ai fini mon baccalauréat à l'Université du Québec à Montréal, en 1985, je suis partie un an en Asie. J'ai fait des reportages radio pour ce qui était à l'époque l'équivalent de Dimanche magazine. J'ai fait un reportage d'une heure sur le Népal, divisé en trois parties de 20 minutes. Cachet total: 300$.
Quinze ans plus tard, j'ai fait un documentaire d'une heure pour Radio-Canada sur les Chants de libération et leur rôle dans, justement, la libération de l'Afrique du Sud. Cachet: 300$. Je me suis battue, un peu. On a pris le budget d'une entrevue, 150$ pour quelqu'un qui vient parler sept-huit minutes, et j'ai réussi à avoir 450$. Pour un documentaire d'une heure, pour un documentaire qui m'a pris des mois à faire parce que rien n'avait jamais été fait sur le sujet. J'ai découvert qu'on avait diffusé non, volé - ce documentaire. On l'a diffusé sans me le dire, sans me payer, en Australie.
En 1985, j'ai écrit des articles pour 80$ du feuillet pour certains quotidiens et revues. Aujourd'hui, dans plusieurs des cas, le cachet n'a pas changé. Même que je vois encore des 50$ du feuillet. Pourquoi est-ce qu'en 20 ans, la situation n'a pas ou peu changé? Qu'est-ce qui fait que le cachet d'un journaliste-pigiste n'augmente pas et que tout le reste augmente?
J'ai dit que le travail de pigiste n'est pas reconnu. Pas que le travail ne soit pas reconnu pour le même reportage, équivalent pour quelqu'un qui travaille à Radio-Canada en temps qu'employé régulier, la boîte dépensera, pour un documentaire d'une heure, plus de 10 000$, sans les dépenses. Et si on compte le billet d'avion, le transport là-bas, les cachets qu'on doit donner aux personnes qu'on rencontre, qu'on interviewe, qu'on amène dîner, à qui on paie un café, le stationnement, les photocopies, les documents qu'on doit acheter, on est rendu pas loin de 20 000$. 300$ vs 20 000$. Même reportage. Le fossé est grand. Et s'agrandit d'année en année. Pourrait-on trouver un milieu, équilibrer, un tout petit peu les choses? Je ne dis pas qu'on devrait avoir un cachet de 20 000$ pour faire un documentaire radio d'une heure. Je dis que 300$ ou 400$, c'est ridicule et qu'on ne devrait tout simplement pas se plier à ces règles-là, encourager ce marché-là. Je dis qu'il faut rétrécir le fossé.
Je reviens à ce que je disais au début: le sentiment d'infériorité qui anime certains, ou plutôt, certaines d'entre nous. Quand on fait 300$ ou 400 $ pour un reportage, on se dit que de toute façon, on ne mérite pas plus. Alors, on se tait. Et on travaille comme des malades. C'est un autre de mes grands problèmes, je travaille toujours trop pour mes reportages. J'ai si peur que ça ne soit pas bon que j'en mets dix fois plus. Et j'en connais tout plein comme ça. L'envers de la médaille, c'est que j'ai une réputation solide. On sait, quand on me demande de faire quelque chose, que ce ne sera pas fait à moitié.
Je ne fais plus de documentaires radio pour Radio-Canada, ou pour n'importe quelle autre radio. C'est dommage parce que j'ai dépensé une fortune pour m'équiper en équipement radio, magnétophone numérique, trois sortes de micro, des fils, etc. J'ai des idées incroyables, des idées où on me dit: "Ah oui! Fais-nous ça!" Pour 300$ certaines personnes font ça de l'heure! -, pour 300$ ou 400$, avec ce que cela implique en termes de recherche, lecture, préparation d'entrevues, booking d'entrevues, entrevues, transcriptions, montage, etc., ça n'a pas d'allure. Ce n'est pas juste. Ce n'est pas correct. Il faut combiner. On sait tous ça. Il faut exploiter le même sujet pour plusieurs médias, électronique, presse écrite. Ça aussi, ça demande du temps. Il faut combiner les efforts, la recherche, le travail. Ce que j'ai fait pour plusieurs documentaires. Mais c'est terriblement essoufflant. (...)
J'ai fait un long documentaire 74 minutes sur les chants de libération d'Afrique du Sud et leur rôle dans la libération du pays. La recherche a été extrêmement ardue car le sujet n'avait jamais été fait. Rien n'avait jamais été produit sur le sujet. Et pourtant, dans presque tous les reportages et documentaires sur l'Afrique du Sud, diffusés partout dans le monde, on peut entendre ou voir les foules qui chantent. Ces chants ont exercé un pouvoir exceptionnel de mobilisation sur les masses populaires. Ils ont une telle force qu'on reste ébahi devant les foules de 10 000 ou de 100 000 personnes lorsqu'elles les entonnent en choeur. Ils étaient si puissants qu'on a passé une loi pour interdire les gens, les foules de chanter. Mais il n'existait aucun ouvrage de référence sur le sujet. Les chants n'ont jamais été musicalement transcrits non plus. C'est une tradition orale. Partout, on me disait: "Yé! Fais-le! On le veut!" Encore là, Radio-Canada ne m'a payée que 400$. Mais j'avais décidé de le faire en anglais et en français. Ça a été une recherche qui a duré huit mois. J'ai fait des pieds et des mains pour trouver une chorale qui voulait bien me chanter quelques chants. Partout, les chorales disaient: "Un reportage pour le Canada? On veut 5000$ ou même 10 000$!" Je leur disais: "Je n'ai pas de budget pour faire ce documentaire. Même moi, je ne serai presque pas payée." On me riait en pleine face. Je me suis fait traiter de menteuse, de voleuse. (...)
Le pire là-dedans, c'est que je me faisais dire: "Correspondante à l'étranger? Wow! Tu dois l'avoir le compte de banque!" Cela m'a coûté de l'argent travailler pour Radio-Canada. Extrait de Mon Afrique, page 127:
Mon équipement pour produire de la nouvelle est dérisoire. Je n'ai que mes récepteurs radio, toujours prêts à enregistrer, mes journaux et mon téléphone. Pas d'internet. En 1992, c'était trop tôt. J'ai mon vieil ordinateur. Pas d'auto. Pas d'argent. Pas d'imprimante. Pas de cellulaire.
Radio-Canada me paie quatre-vingts dollars par reportage. Je toucherai le même cachet pendant huit ans... En bout de ligne, ça m'aura coûté de l'argent pour travailler. J'ai dépensé une fortune en journaux et revues, en stationnement, en essence, en équipement de bureau, en billets d'avion pour mes vols entre Johannesbourg et le Cap, etc. Si au moins Radio-Canada m'avait remboursé le prix d'un abonnement à un quotidien ou à une agence de presse. Rien.
Et puis, dire non? Dire non et risquer sa place comme pigiste? Dire non quand c'est exactement ce qu'on ne sait pas faire dans la vie? J'ai dit non une fois. Une fois seulement, en huit ans. "Va falloir que ça attende. On annonce tout juste qu'une bombe vient de sauter et, selon ce qu'on dit à la radio, c'est à côté de l'école française, où sont mes enfants. Je veux juste aller voir s'ils sont en vie. Je vous rappelle après." La fille au bout du fil avait l'air un peu étonnée. "Oui, oui va voir. Inquiète-toi pas pour le reportage." Mes enfants étaient sains et saufs. J'ai fait le topo, dans la soirée, après le dodo des petits. (...)
On a ouvert un bureau de Radio-Canada en Afrique de l'Ouest. J'ai demandé à Gilles Le Bigot (mon patron, affectateur de nouvelles internationales à Radio-Canada): "Mais pourquoi on n'investit pas ici, en Afrique du Sud? J'aurais besoin de ça!" Gilles a répondu: "Tu sais pourquoi on n'ouvre pas de bureau? Parce que, Lucie, tu ne coûtes rien." (...)
Quelques mois après mon retour au Canada, après presque neuf ans de pige en Afrique du Sud, de correspondance fiable pour Radio-Canada, le cachet a été augmenté à 100$ du topo. Ce qui est un minimum. Ce qui est encore moins que CBC. (...)
La presse écrite maintenant. Oh boy! C'est quoi la différence entre un sac de plastique et un cachet à la presse écrite? Le sac de plastique se biodégrade plus rapidement que le cachet n'augmente. Comment rendre les cachets bio?
Il y a plusieurs revues pour lesquelles je n'écris plus. Quand on m'appelle pour écrire un article et qu'on me dit que c'est 50$ du feuillet, je leur dis qu'il n'en est pas question. Il y a la revue L'actualité pour laquelle j'écris, parce qu'ils paient bien. Même si ça fait quelques années qu'on m'offre le même cachet par feuillet, c'est mieux payé. Et puis, factures à l'appui, les dépenses justifiées sont remboursées. Mais c'est difficile de décrocher des contrats pour cette revue, comme pour bien d'autres.
Je donne aussi beaucoup de conférences. J'en ai donné beaucoup gratuitement. Longtemps. J'ai arrêté. Je n'ai plus de temps. Je pense que le mot se passait: "Appelle Lucie, elle vient parler pour rien." L'autre jour, le gouvernement du Québec, un département quelconque, m'appelle pour donner une conférence. J'ai dit: "Pas de problème." Nous avons parlé un bon quinze minutes au téléphone pour déterminer l'angle à aborder durant la conférence. À la fin, j'ai demandé: "C'est quoi votre cachet?" La dame m'a répondu: "On n'a pas d'argent." Je lui ai dit que je ne pouvais pas. Je charge 350$ pour deux heures, plus le déplacement. On m'a répondu: "On ne peut pas." Mais on m'a rappelée le lendemain pour me dire qu'il n'y avait pas de problème, qu'on avait trouvé l'argent...
C'est important d'en faire du bénévolat. J'en ai fait beaucoup. C'est important d'en faire pour bâtir notre carrière. Mais j'ai 43 ans et j'ai une bonne réputation et beaucoup d'expérience derrière moi. Je ne peux plus être bénévole. Sauf pour certaines causes et certaines occasions qui me tiennent à coeur. J'ai hâte d'avoir une maison à moi. Un appartement, un logement, un studio même! Mais je n'ai rien. J'avais peur, pendant longtemps, j'ai eu peur que si on n'avait pas de cachet et que je disais non, qu'on me prenne pour une sans-coeur. Aujourd'hui, je m'en fous. Je sais que je ne suis pas sans-coeur. Je suis sans le sou. Mon temps est précieux. Je préfère le prendre à faire des contrats payants, ou, sinon, à aller jouer au parc avec ma fille.
Là où j'ai eu les contrats les plus payants, c'est à la télévision. Et c'est la raison pour laquelle en tant que journaliste-pigiste, il faut se diversifier. À l'université, on me disait que mon grand défaut dans mes travaux, c'était que j'écrivais pour l'oreille. J'ai pris ce défaut-là et je l'ai transformé en qualité. Et c'est la raison pour laquelle je me suis d'abord lancée en radio. C'est ma passion. J'adore. Aujourd'hui, j'ai appris à écrire pour l'oeil. J'ai écrit des centaines d'articles, deux livres. (...)
Je parle de diversification c'est-à-dire de pouvoir travailler à la fois dans les médias électroniques et dans la presse écrite. Mais plus on avance dans l'âge, plus on prend de l'expérience, je crois qu'il est plus avantageux de se spécialiser dans un domaine. Le mien, c'est l'Afrique du Sud d'abord, mais aussi l'Afrique, les femmes, les pays en voie de développement, l'international. Et je fais tout ça dans les trois médias, télévision, radio et presse écrite. La diversification dans les médias, mais la spécialisation dans un certain domaine. (...)
Une chose que je n'ai pas apprise à faire, et dont on me rabat les oreilles depuis 20 ans, c'est de m'inscrire à des prix. Je ne l'ai jamais fait. Les prix que j'ai gagnés, c'est parce que ce sont les autres qui ont inscrit mon article ou mes documentaires aux prix en question. Combien de fois m'a-t-on dit: "Inscris-toi à des prix!" Je n'avais pas le temps. Je ne savais pas comment faire. Ça ne m'intéressait pas.
S'il y a une lacune dans tous ces prix qui existent, c'est la pige. Il devrait, je crois, y avoir un prix quelconque QUE pour les journalistes-pigistes. Un prix de la pige. Je crois que l'AJIQ devrait explorer ce domaine. Les Gémeaux, les prix dans les radio et journaux et revues, c'est pour tout le monde, pour les journalistes qui ont un emploi régulier. C'est bien, mais il devrait y avoir une catégorie à part, un "Gémeaux" des pigistes. Ceux qui, comme moi, travaillent, de la maison et qui n'auraient le droit d'être à l'emploi d'une entreprise. Ça manque. Pourquoi? Pour qu'il y ait une reconnaissance publique du travail de pigiste. Pour que les autres comprennent que travailler de la maison, travailler à la pige c'est aussi noble que de travailler dans une grosse boîte. Les remarques que j'ai eues au cours des années... "Pigiste? Bureau à la maison? T'es bien, toi!" Ils ne connaissent pas la réalité. Un prix pour les pigistes puisque c'est déjà un prix coûteux que d'être pigiste.
(...) Si vous me demandez comment faire pour étirer 500$, je suis experte là-dedans. Les boutiques de vêtements seconde main, je connais très bien. J'ai habillé mes enfants pour 0,25$ et 0,50$ le morceau. Pour moi, je passais à la télé parfois avec des vêtements à un dollar. Une fois, je suis allée dans un gala, on m'a demandé qui était mon couturier. Bordel qu'on m'avait prise par surprise! J'ai répondu que c'était fait au Canada. C'est vrai. Je n'ai pas rajouté toutefois que c'était un spécial chez Zellers.
Journaliste-pigiste, je le répète, est un choix de vie. Combien de fois m'a-t-on demandé: "Mais pourquoi tu fais ce job-là? T'es maso?" Non, tout le contraire. C'est ma passion. Je ne peux pas expliquer comment naît une passion. La passion s'apprend-elle? Je ne sais pas. Ce qui s'apprend par contre c'est l'intégrité, c'est la qualité, c'est l'éthique journalistique. Ce qui s'apprend, c'est de ne pas se prostituer pour gagner sa vie, c'est de respecter les principes de base.
Alors comment ai-je survécu toutes ces années? Grâce à mon mari. C'est lui qui finance mon travail. Quand je lui annonce que je veux faire un reportage, parfois il me dit: "Attends un peu, je suis dans la marge de crédit ce mois-ci." Mais il m'a toujours encouragée. Il n'a jamais rien compris à notre système, par contre. Il me demande toujours: "Mais pourquoi votre cachet n'a pas changé en 20 ans?"
Journaliste-pigiste? Il faut un conjoint qui vous soutienne. Je ne sais pas comment font les autres. Je suis chanceuse d'avoir un conjoint qui me soutienne dans mon travail. Je n'aurais pas survécu sans lui. Deux fois dans ma vie, j'ai dû emprunter de l'argent pour aller faire l'épicerie pour nourrir mes enfants!
Et j'oserai dire que c'est plus facile pour un homme d'être pigiste que pour une femme. Une femme qui enfante et qui allaite. Mais ça, c'est comme dans tous les secteurs de la société. Une mère bûche deux fois plus.
Quand j'habitais en Afrique du Sud, j'ai dû venir cinq semaines au Québec. J'ai laissé les deux enfants seuls avec leur père et avec une nounou. Et ici au Québec, je suis une monoparentale mariée. J'ai vécu trois ans seule ici avec trois enfants à travailler et à écrire un livre, à pelleter, tondre la pelouse, dentiste, karaté, tennis, natation, violon, épicerie, maladies, sans répit, jamais, toujours seule avec mes enfants sept jour sur sept. En fait, on m'a déjà dit que je n'étais pas une vraie monoparentale. Et j'ai dit: "Mais comment ça, je ne suis pas une vraie monoparentale?" Parce qu'une vraie monoparentale a une fin de semaine sur deux de congé! (...)
La route de mon cheminement professionnel est autrement plus compliquée, tortueuse, et cahoteuse que celle de mon mari, même s'il a risqué sa vie dans son job. J'ai été enceinte deux ans et demi de ma vie, j'ai allaité trois ans. J'ai refusé des jobs passionnants parce que je voulais, devais rester avec mes enfants. Avec plaisir! L'ensemble de la vie d'une femme est impliqué dans sa carrière. J'étais en tournage pendant deux semaines en Afrique du Sud, pour le documentaire sur la violence faite contre les femmes. J'allaitais mon fils à l'époque. J'étais productrice et réalisatrice du film. J'ai inclus dans le budget le salaire, les billets d'avion et tout pour une nounou, parce que je considérais que l'allaitement ne devait pas constituer une entrave au travail comme le travail ne devait pas menacer ce choix de vie. Ceux qui ont financé le film ont accepté cette dépense professionnelle parce que je suis femme et être femme implique donner naissance et allaiter et être femme implique être un être humain qui veut, qui a le droit, comme tout le monde, de travailler. Nous sommes différentes et avons des besoins différents, qu'on enfante ou non. Bref, j'attendais dans un bureau d'avocat pour une entrevue et un homme est arrivé et a dit: "Où est votre patron?" Je lui ai répondu que c'était moi le patron. Il a insisté: "Mais à qui vous rapportez-vous?" J'ai dit, à moi, je suis la productrice, la "boss" si vous voulez. Il était inconcevable pour lui qu'une femme qui allaite puisse prendre des décisions. Comme si nos capacités intellectuelles sortaient avec notre lait. Si nous avions des garderies en milieu de travail, je n'aurais peut-être pas été pigiste tout le temps. Or, ce n'est pas le cas. Si j'ai à choisir entre mes enfants et ma carrière, ce sont les besoins de mes enfants qui passent en premier, c'est viscéral. Donc, le fait d'être pigiste est intimement relié à nos choix de vie.
J'ai dû, souvent, refuser des jobs de rêve parce que je n'ai pas un mari très présent à la maison. J'ai choisi de travailler de la maison pour être plus présente auprès de mes enfants. Ça fait partie de la conciliation travail-famille. Mais c'est moi qui dois faire ce choix. Mon mari ne le ferait pas. Pas parce qu'il n'est pas un bon père. Mais parce qu'il n'est pas une bonne mère! Il n'y a rien qui remplace la mère. L'égalité de la femme ne veut pas dire vouloir rentrer dans l'armée quoique celles qui veulent le faire, libres à elles. Ça veut dire reconnaître le travail qu'elle fait, dans ses circonstances, dans ses conditions, particulières, uniques, propres à la femme, que la valeur de son temps est égale. Qu'enfanter et allaiter ne constituent pas que des trous dans un C.V.. Mon C.V. est une passoire, pas celui de mon mari, et nous avons le même nombre d'enfants. Et ça, c'est une des raisons principales de la précarité de pigiste pour une journaliste qui choisit d'enfanter. Et c'est un peu la même lutte: un article écrit par un journaliste-pigiste a la même valeur, ou devrait avoir la même valeur que celui écrit par un journaliste à l'emploi d'une même boîte.
Ce qu'il faut pour être un journaliste-pigiste qui réussit: de la persévérance. Il faut de la qualité. Il faut de l'intégrité. J'ai vu parfois du plagiat de la part de pigistes, peut-être parce que les fins de mois étaient difficiles. Mais pour moi, ce n'est pas une excuse. (...) Une journaliste bien connue à Radio-Canada, je ne la nommerai pas. Un reportage en particulier. Correspondante à l'étranger. J'avais lu exactement la même chose dans le Time magazine, mot pour mot, traduit en français... C'est sûr que c'est plus rentable. Je préfère la pauvreté financière. L'intégrité n'a pas de prix. Être journaliste-pigiste est un choix de vie. Jamais je ne changerai de métier.
Mes récompenses sont les centaines de lettres que j'ai de lecteurs et lectrices, d'auditeurs et d'auditrices, de téléspectateurs et téléspectatrices qui disent combien, par exemple, avec mon premier livre, j'ai changé leur vie. Une femme, atteinte du cancer, se laissait mourir. Elle a lu mon livre. Elle a décidé de se battre. Elle est en rémission. Un autre avait abandonné le journalisme, a sombré dans la dépression. Après avoir lu mon livre, il a repris la plume. Il est heureux aujourd'hui. Bien sûr que ça ne nourrit pas les enfants, mais ça nourrit notre passion. Notre bonheur. Je suis heureuse dans ce que je fais, malgré tout. Heureuse dans cette flagrante injustice journalistique. Heureuse malgré ce fossé.
Si le gouvernement commençait à imposer la passion et ses retombées, il pourrait financer le système de soins de santé juste avec mes impôts. C'est ça, la richesse d'être pigiste. Je suis riche, très riche. Je suis bien dans mon job. Et je suis ici aujourd'hui pour vous dire que la précarité du journaliste-pigiste doit cesser, pour la relève. Qu'il y a un fossé à rétrécir. Mes mots sont un cri du coeur pour dire que ce que nous faisons doit être reconnu à sa juste valeur. Ce ne l'est pas. Ce n'est pas normal que je travaille huit-dix heures par jour, parfois plus, et que je vive sous le seuil de la pauvreté. Ce n'est pas normal, ce n'est pas juste qu'il y ait, entre un journaliste-pigiste et un journaliste à l'emploi d'une entreprise, un tel fossé. Non, pas un fossé: un ravin, une gorge.
Comment est-ce que je survis? Ce que je fais depuis une dizaine d'années, ce que je n'ai pas le choix de faire, c'est de faire de la pige régulière, mais d'avoir toujours un gros projet en marche. Un long documentaire rentable professionnellement, pas nécessairement financièrement quoique l'idéal c'est d'avoir les deux bilingue si possible et dans plusieurs réseaux. Ce n'est pas facile. Et pas toujours faisable. Depuis cinq ans, c'est d'écrire. C'est le succès de Mon Afrique qui a assuré ma survie financière depuis deux ans. Je ne survivrais pas qu'avec mes droits d'auteur et je ne survivrais pas qu'avec mes revenus de pige. Et je n'aurais pas survécu financièrement toutes ces années sans le soutien de mon mari.
Mais il faut que ça change. Que les cachets n'aient pas ou peu augmenté depuis vingt ans est un scandale! Le métier de journaliste-pigiste est un métier noble. Et il n'y a qu'une façon que ça change, comme l'Afrique du Sud a changé. C'est comme l'apartheid. On a déchiré les pages de lois, mais tant reste à faire. Parce que l'apartheid économique est en pleine santé. Il faut rétablir l'économie, la démocratiser, car environ 95% de l'économie sud-africaine est toujours dans les mains des hommes blancs. On doit changer les mentalités et c'est ça qui est long. Il faut parler fort, tout le temps. Et il nous faut le même mot clé qui a fait de l'Afrique du Sud un succès mondial, un miracle, un mot qu'on retrouve dans les différentes organisations syndicales, sociales, professionnelles, un mot qui doit se retrouver dans nos débats, nos discours, un mot sans lequel la lutte contre l'apartheid n'aurait jamais abouti, un mot sans lequel la lutte contre la précarité du journaliste-pigiste n'aboutira jamais: SOLIDARITÉ.
Voici mes recommandations:
Il faut arrêter de nourrir un monstre qui ne fait que nous cracher dessus, tout en publiant nos papiers.
Je vous invite à la solidarité.
En terminant, je vais paraphraser Nelson Mandela: La précarité du journaliste-pigiste doit être consciemment combattue et non discrètement tolérée.
Merci.
(Toute reproduction de ce texte est autorisée et encouragée... si l'auteur est d'accord.)
Nous reconnaissons le soutien financier du gouvernement du Canada, par l'entremise du Fonds du Canada pour les périodiques (FCP), du ministère du Patrimoine canadien pour les coûts reliés à ce projet.
1124, rue Marie-Anne Est, bureau 12
Montréal (Québec) H2J 2B7
(514) 529-3105 (Boîte vocale)
© Tous droits réservés, Association des journalistes indépendants du Québec