Le 10 avril 2002 - Monsieur Michel Couturier, Président, Syndicat des communications de Radio-Canada,
Et à tous les lock-outés de la Maison,
D'abord merci de votre accueil chaleureux lors de la manifestation d'appui du 9 avril sur René-Lévesque. Merci également de nous avoir consacré du temps précieux sur votre très essentielle Radio-Libre. Pour l'Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ/FNC/CSN), ce rapprochement entre nos deux groupes est un signal d'encouragement qui nous fait chaud au coeur.
Depuis la création de notre association, il y a 12 ans, nous nous consacrons à la défense des droits des journalistes indépendants du Québec. Droit d'auteur et droit moral, droit d'association, droit à un revenu décent, etc. Paradoxalement, alors que nous sommes des gens de communication, nous avons été longtemps privés de tribunes. Merci de nous avoir offert si simplement la vôtre.
De l'indépendance et de la précarité
La notion d'indépendance contenue dans le nom de notre association est fondamentale. Elle réfère à des valeurs de base du journalisme; celles d'autonomie, d'affranchissement, de liberté. Liberté de chercher, de poser des questions, de dire et d'écrire. Liberté de choisir le meilleur véhicule pour diffuser un dossier, un portrait, une nouvelle, une enquête. Affranchissement des dogmes de la ligne éditoriale; des convergences entre l'information et les annonceurs; etc. Et, bien sûr, mais un aspect secondaire dans ce choix de pratique du métier, liberté de son emploi du temps et de son lieu de travail.
Depuis 12 ans, cette noble vision de la pratique du journalisme indépendant s'est de plus en plus transformée en utopie. Les journalismes indépendants qui, il y a une décennie à peine, pouvaient vendre des papiers fouillés d'une douzaine de feuillets sur des questions complexes, sont de plus en plus réduits à écrire des textes dits "longs" de six feuillets, voire à des brèves de 100 mots pour écrire exactement sur les mêmes sujets. Parfois, l'affaire se résume en trois mots.
Un exemple? Les développements du conflit israélo-palestinien, jadis éclairés par l'histoire et l'analyse stratégique des différents acteurs, sont maintenant décrits à la manière d'un vidéo-clip. "Arafat assiégé", "Sharon recule", "Leader Palestinien assassiné", "Un kamikaze tue 14 Israéliens". Et c'est sans compter les "René garde la silence" et "Céline est resplendissante", à la Une. Internet, cet outil si puissant pour la liberté de circulation de l'information, a transformé en cauchemar la pratique du journalisme indépendant.
Partout à travers le monde, les auteurs de l'information sont devenus des "fournisseurs de contenus" dont les textes ont été repris sans leur autorisation et sans qu'ils reçoivent un sou, en copier/ couper/coller sur les sites payants des grandes entreprises de presse. Et pendant tout ce temps, les tarifs au feuillet n'ont pas bougé ou, au mieux, ils ont suivi le rythme de l'inflation.
Des magazines fort connus du Québec qui offraient 75$ le feuillet à leurs meilleurs pigistes en 1985 pour des dossiers de 12 feuillets proposent maintenant un cachet de 125$ 150$ pour des textes de quatre à six feuillets. Les quotidiens, les nombreux magazines spécialisés qui pullulent au Québec et les hebdos régionaux paient très souvent des tarifs variant entre 25$ et 50$, frais de déplacement compris.
Et c'est sans compter l'extrême concentration de la presse écrite d'information au Québec. Il y a maintenant des centaines de titres francophones en kiosques, mais ils sont pratiquement tous issus de quatre grands groupes de presse: Rogers, Transcontinental, Gesca et Publicor.
Ces groupes, pourtant placés en situation de quasi-monopoles, continuent de refuser que leurs collaborateurs soient représentés par l'AJIQ pour défendre leurs droits. Ils plaident, curieusement et cyniquement, la liberté des journalistes indépendants face à leur éditeur. Foutaise! Face aux grands groupes de presse, un journalisme indépendant est une punaise! À ce jour, seul le quotidien Le Devoir, a mené à terme une négociation de bonne foi avec l'AJIQ. Au terme de ces échanges, le quotidien offre maintenant à ses collaborateurs des conditions contractuelles recommandées par l'AJIQ. (Voir sur le site les détails de cette entente). Et l'AJIQ a retiré le Devoir de la liste des entreprises poursuivis en recours collectif devant la Cour Supérieure du Québec.
Que sont les journalistes indépendants devenus?
Il y a de plus en plus de signatures différentes dans les médias écris du Québec. Mais il y a de moins en moins de journalistes indépendants qui y collaborent. Certains sont devenus salariés, d'autres ont réorienté leur carrière et un trop grand nombre ont dû le faire parce qu'ils avaient commis le crime de refuser d'apposer leur signature aux "contrats" imposés par les éditeurs. Depuis 1999, au moins une trentaine d'anciens collaborateurs de Voir, des Publications économiques de Transcontinental et de The Gazette ont fait ce choix: ils l'ont payé et le paient encore très cher.
Plusieurs anciens pigistes membres de l'AJIQ sont également devenus, au cours des dernières années, des employés de Radio-Canada. Bon nombre d'entre eux ont gonflé le pourcentage des précaires de la Maison. Nous sommes donc particulièrement sensibles aux causes que vous défendez actuellement et nous tenterons, dans la mesure de nos moyens, de vous apporter soutien et solidarité.
Notre solidarité mutuelle est cruciale. Vous avez d'ailleurs fait, à plusieurs reprises, la démonstration de votre sensibilité à notre cause. En effet, depuis notre adhésion à la CSN, en 1996, les syndicats membres de la Fédération nationale des communications, dont le vôtre, ont appuyé financièrement et moralement notre Association, particulièrement lorsqu'elle a pris la décision d'intenter une poursuite en recours collective devant la Cour Supérieure du Québec contre CEDROM-SNi et les éditeurs qui vendaient nos textes sur la base de données payante Eureka.ca sans notre autorisation et sans nous verser un sou.
La précarité que nous combattons a des impacts beaucoup plus larges que la fragilité et la minceur de notre gagne-pain. Elle est un obstacle réel à la pratique du journalisme indépendant, tout comme elle menace l'indépendance journalistique. Son enjeu fondamental est le maintien, nous dirions même le retour à de véritables pratiques journalistiques dans notre société.
Nos membres espèrent de tout coeur votre retour rapide au travail. Pour la majorité d'entre eux, vous êtes ces voix et des visages qui les alimentent, qui leur font la conversation pendant de longues journées de rédaction en solidaire et qui leurs proposent des musiques et des idées rafraîchissantes. Pour l'AJIQ, vous avez également été, dans le passé, une des seules tribunes, avec le quotidien Le Devoir, qui nous a donné la parole. Avec votre lutte et nos démarches pour faire respecter les droits des journalistes indépendants, les gouvernements à Ottawa et à Québec ont une excellente occasion de faire la preuve que nous visons encore dans une société démocratique, juste et équitable.
Vive le journalisme indépendant
Vive l'indépendance journalistique à Radio-Canada
Vive la Radio-Libre
Jacinthe Tremblay,Présidente de l'AJIQ
Nous reconnaissons le soutien financier du gouvernement du Canada, par l'entremise du Fonds du Canada pour les périodiques (FCP), du ministère du Patrimoine canadien pour les coûts reliés à ce projet.
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