Journalisme indépendant, concentration de la presse et diversité des voix au Québec: de journalistes à "fournisseurs de contenu"

Montréal, 18 juillet 2007 - Mémoire de l'Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ) au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) en réponse à l'Avis d'audience publique de radiodiffusion CRTC 2007-5.

Sommaire

Le présent mémoire décrit les principaux impacts de la concentration de la propriété de la presse sur le travail des journalistes indépendant de la province de Québec:

  • rétrécissement du marché;
  • effets pervers de la "convergence";
  • dégradation des conditions de travail;
  • viol du droit d'auteur;
  • subordination de l'information aux impératifs économiques;
  • uniformisation et standardisation de l'information;
  • perte de la diversité des voix.


  • Trois histoires vraies

    Il y a quelques années, un journaliste indépendant (que nous ne nommerons pas pour protéger son gagne-pain) a rédigé un article pour le quotidien Le Soleil, de Québec. À sa grande surprise, son texte a ensuite été publié dans les quotidiens La Presse (Montréal), Le Nouvelliste (Trois-Rivières) et La Voix de L'Est (Granby), tous propriétés, comme Le Soleil, du groupe Gesca. Comme si ce n'était pas assez, La Presse Canadienne s'est ensuite approprié son article, qui a ainsi été publié dans Le Journal de Montréal avec la signature de l'agence de presse plutôt que celle du journaliste!

    Cinq publications d'un même texte, dans cinq journaux différents. Combien son auteur a-t-il reçu, pour son labeur? Seulement le tarif de la publication initiale, un maigre 150$.

    Le Soleil échangeait et échange toujours avec d'autres quotidiens de Gesca des textes signés par des journalistes indépendants, sans en aviser les auteurs et sans leur offrir de rémunération supplémentaire. Comme de trop nombreux pigistes partout au Québec, les collaborateurs du Soleil doivent donc signer sous la contrainte un contrat prévoyant la cession de tous leurs droits d'auteur, document dont la validité est très douteuse - selon le Code civil du Québec, ce type de contrat doit être négociable par toutes les parties.

    Voici un autre témoignage reçu à l'AJIQ, venant d'une journaliste indépendante qui demande elle aussi l'anonymat par crainte de représailles:

    Je vous écris pour vous faire part de la situation ridicule qui prévaut chez Gesca. Je ressens tant de mépris de leur part envers les "nègres de l'écriture" que sont devenus les pigistes, que j'en ai la nausée [...]. J'ai appris, par des amis d'Ottawa, que mes textes étaient publiés régulièrement dans Le Droit d'Ottawa. Lorsque j'en ai parlé au responsable de la section voyage, il m'a dit simplement: "Ceux qui se plaignent de cette situation, on leur dit d'aller voir ailleurs". Évidemment, ils m'ont fait signer la fameuse lettre où je cédais mes droits. Avais-je vraiment le choix?.

    Et encore un témoignage, toujours à propos du Soleil:

    À ma première collaboration [...], on m'a fait signer un accord pour réutilisation de mes textes dans le groupe Gesca, sur le site Cyberpresse et sur CD-ROM. J'étais obligée de signer parce que sinon, ils n'auraient pas collaboré avec moi. Je ne pouvais rien y changer si je voulais être publiée dans ce journal.

    Tous mes articles ont été repris ailleurs, et souvent le même à plusieurs endroits. C'est ce qu'autorisait le papier que j'ai dû signer. J'ai aussi une fois vu une de mes photos reprise pour un autre article sur un thème apparenté, avec la mention Archives, sans mon nom.

    Toutes les reprises dans les autres journaux ou sur le site web se sont faites sans qu'ils me le mentionnent, je l'ai su en cherchant sur Eureka.

    Les tarifs sont forfaitaires, incluant les photos. J'ai calculé que ça revient à environ 50$ le feuillet, mais eux le comptent en caractères. J'ai toujours essayé de négocier, mais je n'ai eu que des pinottes de plus.1

    Des témoignages comme ceux-là, l'AJIQ en récolte régulièrement. Et nous sommes bien conscients qu'ils ne représentent qu'une fraction des histoires d'horreur qui se déroulent chaque jour dans les médias du Québec. Nombreux sont les journalistes indépendants qui ont cessé de se plaindre, écrasés par l'inflexibilité des conglomérats médiatiques. À quoi bon émettre des protestations quand la seule chose qu'elles risquent de nous apporter est la perte d'un contrat aussi mauvais que celui des médias concurrents?

    Cette situation est dramatique pour les journalistes indépendants, bien sûr. Mais elle l'est aussi pour le public canadien. Quand les différents médias d'un conglomérat peuvent réutiliser des textes sans avoir à mettre un sou de plus, la man¦uvre est beaucoup plus intéressante sur le plan financier que la commande de nouveaux articles, reportages, entrevues, etc., à des journalistes différents. Et cela n'est qu'une des façons dont la concentration de la presse a des conséquences très négatives sur la diversité des voix au pays.

    Une vaste entreprise de recyclage nommée convergence

    Depuis le milieu des années 1990, de nombreuses entreprises de presse imposent quasi systématiquement à leurs collaborateurs des contrats de publication prévoyant la cession des droits d'auteurs, sans compensation ni même de possibilité de négocier2. La reproduction massive sur Internet d'articles provenant de publications imprimées fait partie de leur stratégie d'affaires.

    Ces publications appartiennent souvent à de grandes entreprises intégrées, aux processus standardisés. Par exemple, le contrat de publication des Éditions Rogers Media a été concocté au siège social de Toronto et personne au Québec ne peut y modifier ne serait-ce qu'une virgule. Pour les éditeurs et les rédacteurs en chef des médias appartenant aux Éditions Rogers Media, la moindre velléité de négociation d'un contrat par un pigiste est une hérésie. Un pigiste doit céder sur toute la ligne, autrement il ne collaborera plus, point final.

    Si ces abus de pouvoir dont sont victimes les journalistes indépendants vous semblent loin du mandat du CRTC (qui ne réglemente pas la presse écrite), détrompez-vous.

    Quebecor Media n'a pas caché sa volonté de démanteler les barrières entre les salles de rédaction pour accentuer ce qu'elle appelle la convergence (certains utilisent le terme "synergie"), c'est-à-dire la libre utilisation d'une même production journalistique sur plusieurs supports: journaux, magazines, Internet, télévision3. Quebecor et les autres conglomérats de presse distinguent de moins en moins l'imprimé de l'électronique, car ils assimilent l'information à un "contenu" sous format numérique que l'on peut adapter à tous les supports. Dans ce contexte, Quebecor a même déclaré publiquement que ses journalistes seront bientôt appelés à travailler pour plusieurs plates-formes (imprimées, électroniques, sur Internet) avec divers outils (clavier, micro, caméra...): "On va vers ça, et les derniers sursauts de nostalgie n'y changeront rien", a lancé Pierre Karl Péladeau, président et chef de la direction de Quebecor, lors du dernier congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).4

    Le 31 janvier dernier, les Éditions Rogers Media et le portail Canoë (propriété de Quebecor Média) ont annoncé la signature d'une entente stratégique: des articles et de l'information provenant de 11 sites Web des Éditions Rogers Media seront ajoutés à Canoë. Notamment des articles provenant des magazines L'actualité, Loulou, Châtelaine et Maclean's, édités par Rogers Media. Les portails Canoe et Canoë (en anglais et en français) sont très populaires, attirant chaque mois plus de six millions d'internautes5.

    Le journaliste indépendant Steve Proulx a rapidement réagi à cette nouvelle (dans son blogue hébergé par l'hebdomadaire Voir):

    C'est bien que des empires couchent ensemble, mais qu'en est-il des journalistes à la pige qui collaborent aux magazines de Rogers? Recevront-ils des redevances, puisque leur texte alimentera désormais à la fois un magazine et un des sites les plus consultés du Québec? J'espère que oui. Sinon, imaginez l'aubaine. Pour 100$ le feuillet (250 mots), L'actualité peut utiliser le texte d'un jeune pigiste dans son magazine, puis dans son site Internet, puis l'archiver dans la base de données payante Eureka.cc, puis le recycler chez Canoë...6

    Concrètement, cela veut dire:

  • pour les journalistes indépendants qui ont signé un contrat de publication de Rogers et qui verront leurs articles reproduits dans le portail Canoë, pas un sou de plus. À long terme, le revenu moyen de ces journalistes indépendants continuera de stagner, voire diminuera, en raison du rétrécissement de leur marché;
  • pour le public, moins de voix dans l'information, donc moins de diversité. De plus en plus d'informations déjà publiées dans des magazines seront purement et simplement reproduites sur des portails Internet.
  • "Ce qui me dérange de la grande propriété mixte, c'est que si l'on allume sa radio ou son téléviseur ou encore qu'on ouvre un journal, tout le contenu vient de la même source. Nous y voyons un problème de diversité", a déclaré le 19 avril 2005 Paul Schneidereit, président national de l'Association canadienne des journalistes, devant le Comité sénatorial permanent des transports et des communications du Canada.7 La libéralisation de la propriété croisée (ou mixte) a contribué à la naissance du phénomène de la convergence. Tous les acteurs sont aujourd'hui concernés: les gouvernements et le CRTC, les entreprises de presse (qu'il s'agisse de médias écrits ou électroniques), les journalistes salariés et indépendants. Et toute information, qu'elle provienne des médias écrits ou électroniques, est susceptible de passer dans le tordeur de la convergence.

    Une concentration trop poussée

    Depuis plusieurs années, l'accroissement de la concentration de la propriété de la presse et la stratégie économique de la convergence sont bien connus, étudiés, documentés. Dans le présent mémoire, nous ne répéterons pas des statistiques que le CRTC connaît probablement par coeur, nous ne nous attarderons pas à définir la liberté de presse et d'expression, à chiffrer les parts de marché de telle et telle entreprise de presse, à décrire les conflits d'intérêts et le corporatisme d'affaires dans lesquels pataugent les barons de la presse, etc.

    Rappelons simplement que la concentration de la propriété de la presse et ses impacts sur le journalisme et l'information varient considérablement des médias imprimés aux médias électroniques. Dans le secteur de la presse magazine québécoise, par exemple, il existe encore des publications indépendantes relativement solides (Québec Science, Protégez-vous, etc.), de nouveaux joueurs se manifestent çà et là (nombre de nouveaux magazines indépendants disparaissent assez rapidement, cependant). Chez les quotidiens québécois, en revanche, seul Le Devoir a pu conserver son indépendance dans un marché dominé par Gesca et Quebecor.

    Dans le secteur télévisuel, l'accroissement du nombre de chaînes spécialisées et l'information continue peuvent donner l'impression, à première vue, d'une offre plus diversifiée. Or les chaînes spécialisées et l'information continue ont une fâcheuse tendance au radotage (émissions, reportages et informations présentées à plusieurs reprises dans la journée ou la semaine) et au remplissage (émissions acquises de producteurs privés ou à l'étranger faute de ressources pour produire suffisamment de contenu original à l'interne). De plus, la production d'information de la télévision publique et des grands réseaux privés est fragilisée par des compressions budgétaires, le recours à la sous-traitance et la précarité d'emploi.

    Le secteur de la radio privée, pour sa part, est particulièrement homogène et conformiste - l'expression "diversité des voix" relève ici de la supercherie. Dans le secteur privé, l'information radiophonique est une espèce en voie de disparition, les salles de nouvelles ont été remplacées par la diffusion de capsules d'information. La dernière salle de nouvelles digne de ce nom, celle de CKAC (la plus vieille radio francophone d'Amérique du Nord), a disparu en 2005 après l'acquisition de la station par l'entreprise albertaine Corus Entertainment. La conception de l'information des réseaux de stations de radio privées est à l'image de leur contenu musical: uniforme et répétitif. Seules la radio de Radio-Canada et les radios communautaires produisent encore des émissions d'information et une programmation musicale variées, au service du bien commun. Radio-Canada a cependant perdu de la crédibilité depuis l'élimination en 2004 de sa Chaîne culturelle, la seule radio francophone exclusivement consacrée à la culture au pays, qui produisait des émissions d'information culturelle de qualité (et inconcevables sur les ondes de la radio privée). Au terme d'un processus opaque et décrié par le milieu culturel québécois, la Chaîne culturelle a été remplacée par une simple programmation de musique quasi en continu, Espace Musique.

    Le rapport du Comité-conseil sur la qualité et la diversité de l'information, mis sur pied en septembre 2002 à la demande de la ministre québécoise de la Culture et des Communications et présidé par l'universitaire (et ancienne journaliste) Armande Saint-Jean, synthétise les enjeux:

    Théoriquement, il semble évident qu'une augmentation de la taille d'une entreprise soit de nature à lui donner accès à de meilleures possibilités de financement et à un éventail d'activités élargi, ce qui, par voie de conséquence, aurait pour effet d'améliorer les conditions de travail de ses employés, en l'occurrence les journalistes. Dans les faits cependant, il y a lieu de craindre que de tels regroupements d'entreprises ne favorisent la mise en commun des ressources au nom des économies et de la rationalisation des activités, ce qui aurait pour conséquence soit de réduire les effectifs soit d'alourdir la tâche des journalistes, qui devraient alors être encore plus polyvalents. L'expérience a démontré que la seule marge de manoeuvre dont disposent les entreprises de presse, lorsque les coûts fixes du papier journal, de l'impression et des salaires sont trop lourds, demeure la couverture de l'information.

    Pour diminuer les frais, le journal réduit le nombre de journalistes, ferme des bureaux de correspondants, baisse les dépenses des reporters (pour se rendre sur les lieux des événements), entre autres. Il en résulte une disparition de ce qui assure le meilleur journalisme, soit les reportages qui découlent de l'initiative même des journalistes. On se contente des nouvelles faciles à couvrir, des événements organisés d'avance (discours, réunions, conférences de presse, etc.), ce qui occasionne une ressemblance ahurissante de l'information d'un média à l'autre.8

    Selon le Comité, les principaux effets de la concentration de la propriété de la presse sont les suivants:

  • subordination de l'information aux impératifs économiques (accentuation possible) en raison des objectifs de rentabilité qui peuvent devenir incompatibles avec la recherche d'une information complète et de qualité
  • perte du pluralisme des voix
  • risque d'uniformisation et de standardisation des contenus, au détriment d'un éventail large d'approches et de sujets
  • centralisation et, plus spécifiquement "montréalisation", perceptible dans les approches et les préoccupations
  • monopolisation du marché publicitaire (par les géants) et fragilité accrue des indépendants et des petits
  • perte d'autonomie possible des salles de rédaction ou fusion des salles ou de la rédaction en chef.9
  • À quoi bon concentrer la propriété des médias les plus populaires entre quelques mains si ça ne sert qu'à enrichir les actionnaires? Quelques jours après condamnation du magnat Conrad Black aux États-Unis le 13 juillet dernier pour fraudes et obstruction à la justice, le professeur de journalisme à l'Université de Montréal et ancien éditorialiste du Devoir Jean-Claude Leclerc a livré le fond de sa pensée sur les fusions et acquisitions d'envergure dans le secteur des médias.

    À peine l'encre de ces transactions est-elle séchée que la ronde des coupes de services et d'emplois commence. Des "économies d'échelle" qui devraient améliorer la qualité des médias servent surtout à créer des ploutocrates. Dans le cas des journaux vendus à gros prix au Canada, Black s'en est finalement tiré indemne au procès, mais entre-temps les journalistes et les lecteurs des quotidiens dont il s'est débarrassé ont eu moins de chance.

    Envoyer Black au pénitencier ne va pas inciter les gens d'affaires à ne plus dépouiller les entreprises qui tombent entre leurs mains. Au temps de son ascension, cet ambitieux patron de presse affichait sa conviction qu'il fallait gagner de l'argent en améliorant ses journaux, non en les réduisant à l'état de feuilles vides ou criardes. En les vendant à des conditions si onéreuses, il aura cependant laissé un piètre héritage. Mais nul n'a jamais fait de prison pour mépris de l'information ou du public.10

    Certains avancent que le gouvernement du Québec, en tolérant pareille concentration et homogénéisation des médias, contredit ses engagements internationaux en matière de diversité culturelle, notamment la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles adoptée par l'UNESCO en octobre 2005. Dans une lettre d'opinion au quotidien indépendant Le Devoir, une étudiante à la maîtrise en communications à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), Noémie Dansereau-Lavoie, résume bien la situation.

    Le paysage culturel actuel parle de lui-même: financement accru de la télévision privée et réduction considérable de l'aide à la télévision publique, laquelle doit faire davantage appel à la publicité (sombrant du coup dans une logique marchande reposant sur la dictature des cotes d'écoute); financement de projets cinématographiques susceptibles d'attirer le plus large public possible. [...] On assiste également à une concentration sans précédent du secteur de l'édition et de la presse écrite entre les mains de quelques géants. Au Québec, la récente acquisition par Quebecor de l'entreprise Sogides, le plus important groupe d'édition et de distribution, vient confirmer cette tendance.

    Plus loin, elle précise:

    Dans ce contexte, il nous semble pertinent de rappeler que l'"américanisation", cette tendance que l'on dénonce vigoureusement au sein de plusieurs forums nationaux et internationaux, ne se limite pas seulement à l'importation ou l'influence des contenus culturels américains, c'est aussi, comme le souligne le chercheur québécois Dave Atkinson, l'adoption d'un mode d'organisation et de gestion des industries de la culture et des communications dans leur ensemble. En d'autres mots, c'est la commercialisation de la sphère culturelle.11

    Au Québec, le marché du journalisme à la pige est profondément déséquilibré par des entreprises en situation de monopole ou de duopole qui imposent leurs conditions de manière arbitraire, qui tuent dans l'oeuf toute tentative d'accroître la concurrence et qui entravent l'innovation. Toutes les théories économiques classiques (les règles de la concurrence, de l'équilibre de l'offre et de la demande, de la rareté, etc.) ne s'appliquent pas à l'univers du journalisme indépendant. Et chaque projet d'acquisition ou de fusion dans le secteur des médias risque d'accroître ce déséquilibre.

    Il y a quelques années, un journaliste indépendant mécontent du traitement qu'il recevait de la part d'un client pouvait aller vendre ses services ailleurs, élargir sa clientèle, faire republier un article dans un média concurrent, négocier une augmentation de son tarif en contrepartie d'une collaboration exclusive. Aujourd'hui, il a tout intérêt à se taire pour éviter de figurer sur la liste noire d'une méga-entreprise de presse. Grâce à la concentration et la convergence, les médias jouissent d'un pouvoir sans précédent.

    La dégradation des conditions de travail des pigistes

    L'Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ) a été fondée à Montréal en 1988 pour défendre les intérêts socio-économiques de ses membres. Affiliée à la Fédération nationale des communications (FNC) de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), l'AJIQ est la seule association professionnelle québécoise exclusivement consacrée à la représentation des journalistes indépendants. L'AJIQ n'est pas un organisme syndical comparable à l'Union des artistes, mais une association professionnelle évoluant sans cadre réglementaire spécifique.

    La précarité a toujours été inhérente au secteur des magazines, car peu de publications, au Québec, ont les ressources nécessaires pour se payer une équipe de salariés. Dans les années 1980, la précarité a envahi le secteur des journaux hebdomadaires au fur et à mesure que ceux-ci étaient rachetés par Médias Transcontinental et Quebecor. Dans les années 1990, elle s'est incrustée dans le secteur de la télévision lorsque les grands réseaux (Radio-Canada, Réseau TVA, Télé-Québec) ont accru la sous-traitance de leur production à de petites entreprises; parallèlement se multipliaient les chaînes spécialisées qui, elles aussi, s'appuient sur la production d'entreprises externes.

    Dans un ouvrage récent sur le journalisme indépendant, deux journalistes montréalais (et anciens vice-présidents de l'AJIQ), Christiane Dupont et Pascal Lapointe, déplorent la dégradation constante des conditions de travail depuis les années 1990.

    Le résultat net, c'est que les conditions de travail de la profession se sont détériorées. Là où trois journalistes travaillaient dans un hebdo, il n'y en a plus qu'un. Là où trois journalistes à la recherche se partageaient le contenu d'une émission pendant 12 mois, il n'y en a plus que deux... pendant huit mois. Désormais, les pigistes de la radio et de la télévision sont souvent des "temporaires permanents", pour reprendre une expression du milieu. Embauchés pour une saison ou une production, ils sont réembauchés l'année suivante, et l'année suivante encore, pour des périodes allant de quelques semaines à quelques mois, parfois sans même obtenir les avantages sociaux de leurs collègues qui faisaient exactement le même travail 10 ou 20 ans plus tôt: vacances payées, congés de maladie, régimes de retraite.12

    On demande beaucoup plus au journaliste débutant d'aujourd'hui qu'à celui des années 1980, pour des tarifs inchangés. D'où la nécessité, pour ce journaliste, de toucher à tout - presse écrite, télé, Internet...

    Les effets pervers de la précarité ne sont plus à démontrer. Un journaliste qui ne peut se consacrer exclusivement à son métier risque de produire à la hâte un contenu de moins bonne qualité que le journaliste oeuvrant à plein temps avec de bonnes conditions de travail. De plus, certains pigistes qui travaillent dans un autre secteur que le journalisme pour payer leur loyer peuvent s'empêtrer dans des situations de conflits d'intérêts qui nuisent à leur crédibilité et à l'éthique journalistique (par exemple, entremêler le journalisme avec des communications d'entreprises ou de la publicité, deux activités mieux rémunérées).

    Le phénomène Internet n'a pas renversé la tendance, au contraire. Les emplois de cyberjournalistes sont en grande majorité des postes précaires confiés à des débutants (ce qui permet de les payer moins cher). Dans la majorité des cas, on leur confie des tâches de réécriture, de revue de presse ou de recherche d'hyperliens.

    La condition de journaliste indépendant, difficile depuis les années 1980, est devenue déplorable à partir du milieu de la décennie 1990 lorsque le viol du droit d'auteur a pris des proportions endémiques sous l'impulsion des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Avec les technologues numériques, rien de plus facile que de saisir le texte d'un article déjà publié et de le transférer sur un support auquel n'importe qui pourra avoir accès via Internet, moyennant paiement... mais un paiement versé uniquement à l'éditeur!

    Le 21 juin 1999, l'AJIQ a demandé à la Cour supérieure du Québec l'autorisation d'intenter un recours collectif contre 13 publications (La Presse, Le Devoir, Le Soleil, Le Droit, Le Quotidien, Le Nouvelliste, Progrès Dimanche, les hebdomadaires Voir et Les Affaires, les magazines L'actualité, Affaires Plus, Commerce et PME) ainsi que l'éditeur d'information électronique CEDROM-SNi, leader au Canada dans son créneau. L'AJIQ, qui avait répertorié près de 15 000 articles de pigistes vendus à CEDROM-SNi par les éditeurs, sans l'accord des ayants droit, a réclamé 30 millions$ (soit 2000$ pour chacun des 15 000 textes de pigistes dans les produits de CEDRsOM-SNi) et quelques centaines de milliers de dollars de dommages punitifs.

    Au cours des mois qui ont suivi, une dizaine d'entreprises de presse québécoises ont fait circuler à leurs collaborateurs des "ententes" prévoyant la cession de tous leurs droits mondiaux et à vie, sans un sou de rémunération pour leurs articles recyclés sur divers supports. Il s'agissait d'une véritable campagne d'intimidation: les journalistes indépendants qui ont refusé de signer ces contrats ont perdu leur gagne-pain.13

    À ce jour, seul le quotidien Le Devoir a négocié avec l'AJIQ une entente contractuelle reconnaissant les droits d'auteur et les droits moraux de ses collaborateurs indépendants.14 En contrepartie, l'AJIQ a demandé à la Cour supérieure de retirer Le Devoir de la poursuite intentée contre le quotidien dans le cadre de sa demande de recours collectif. Au moment d'écrire ces lignes, la Cour supérieure entendait toujours les parties.15

    Le 12 octobre dernier, la Cour suprême du Canada a jugé que les éditeurs de journaux qui acquièrent des articles de pigistes pour les publier dans leurs publications n'ont pas le droit de reproduire ces articles à la pièce sur des supports de diffusion électronique sans rémunérer leurs auteurs et sans obtenir leur consentement. Partout dans le monde occidental, des associations de journalistes indépendants ont obtenu gain de cause devant les tribunaux supérieurs qui ont jugé que l'émergence de nouveaux supports numériques n'autorise pas la violation du droit d'auteur. Malgré cela, nombre d'éditeurs québécois continuent à croire qu'un pigiste doit céder tous ses droits, sans compensation, pour obtenir le privilège de travailler.

    Aller vite en besogne pour survivre

    Au Québec comme ailleurs dans le monde industrialisé, l'information est devenue un produit commercial comme les autres. Dans ce contexte de marchandisation de l'information, les journalistes - surtout les journalistes indépendants - se métamorphosent en "fournisseurs de contenu".

    Les propriétaires d'entreprises de presse ont souvent coutume de dire qu'ils n'interviennent pas directement dans la production de l'information. De leur côté, les journalistes se sont dotés de codes de déontologie et de conventions collectives pour assurer leur indépendance face aux pouvoirs publics et privés. Sur ces deux éléments, tout le monde est d'accord: nous ne sommes pas en Corée du Nord, il ne faut pas imaginer le propriétaire d'un média comme une sorte de Big Brother lisant par-dessus l'épaule de "ses" journalistes et leur imposant ses diktats.

    L'influence des propriétaires sur l'information est plus subtile et plus difficile à mesurer. Mais elle existe bel et bien, et il est possible de le démontrer. La concentration de la presse est un phénomène qui s'étend depuis suffisamment longtemps pour que de nombreuses études et observations aient pu en mesurer les impacts, en deux catégories: 1) ceux qui découlent directement des faibles revenus des journalistes et 2) les atteintes à la diversité des voix.

    Dans la presse écrite d'ici et d'ailleurs, la coutume veut qu'un journaliste indépendant soit payé au mot ou au feuillet (un feuillet représente 1500 caractères d'imprimerie ou environ 250 mots sur une page à double interligne). Parmi les meilleurs payeurs au Québec: Sélection du Reader's Digest et enRoute (ce dernier magazine, une publication d'Air Canada, offre 250$ du feuillet). Si plusieurs publications de bonne tenue paient entre 100 et 200$ le feuillet (L'actualité, Châtelaine, Elle Québec, Commerce, Protégez-vous, etc.), un plus grand nombre encore paient moins de 100$ le feuillet, et parmi elles, certaines des publications les plus populaires au Québec: 7 Jours, Dernière heure, Le Lundi, des journaux hebdomadaires et quotidiens.

    Au cours des 15 dernières années, quelques études ont permis de mieux cerner les revenus tirés du journalisme à la pige, et de seulement de la pige.

  • En 1992, une enquête de l'AJIQ, du Groupe de recherche sur les industries culturelles et l'information sociale et du département de sociologie de l'UQAM a conclu que le revenu médian des journalistes indépendants était de 18 000$ par an.
  • En 2002, une enquête de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) établissait le revenu moyen du journaliste indépendant à 33 800$ comparativement à 35 700$ en 1991, mais ces chiffres tenaient compte tous les autres revenus: les contrats de recherche pour une émission de télévision (à salaire), les revenus de rédaction qui ne constituent pas du journalisme et même les revenus provenant d'autres métiers et professions, si ceux-ci touchent au journalisme (l'enseignement, par exemple). De fait, 56% des journalistes sondés en 2002 se livraient à des activités "autres" que le journalisme, et pour la moitié d'entre eux ces activités leur procuraient plus de la moitié de leurs revenus totaux. En 1981, une enquête du Regroupement des journalistes du Québec, un sous-ensemble de la FPJQ, avait établi un revenu moyen de 21 800$ chez les pigistes dont 80% et plus provenait du journalisme.16
  • En 2005-2006, une enquête de l'AJIQ et la firme MCE Conseils menée auprès d'un échantillon représentatif des membres de l'Association a conclu que les revenus moyens tirés exclusivement du journalisme à la pige étaient de 10 800$ en 2003 et de 10 300$ en 2004. Ces revenus représentaient respectivement 50% et 47% des revenus totaux de ces personnes.
  • Normalement, dans un marché sain, un donneur d'ouvrage paie plus cher ses travailleurs autonomes pour un travail équivalent qui serait effectué par ses salariés, car un travailleur autonome est un professionnel qui offre ses services pour un mandat limité dans le temps en assumant des dépenses que le salarié, lui, n'a pas à débourser. Or dans le monde du journalisme québécois, c'est l'inverse.... et la rémunération n'a pas augmenté depuis les années 1960. Malgré les taux d'inflation des années 1970 et 1980, entre 5 et 10% en moyenne par année, le "tarif de l'industrie" n'a pas bougé d'un cent. Il faut aussi souligner que les magazines et les journaux ont tendance, depuis plusieurs années, à raccourcir leurs textes, on ne voit plus souvent de dossiers de 20 ou 25 feuillets, mais des "dossiers" de cinq ou six feuillets. La rémunération globale est donc à la baisse.

    Dans une édition récente du Trente (le magazine des journalistes québécois), une enquête conclut qu'entre 2001 et 2006, le revenu moyen des journalistes salariés québécois, pris dans leur globalité, a soit stagné, soit diminué. Certes, là où il y a des conventions collectives, les augmentations ont continué de suivre le taux d'inflation, mais puisque les nouveaux emplois créés sont majoritairement à statut précaire et non syndiqué, ceux-ci contribuent à faire baisser la moyenne générale.17 Ce phénomène n'est pas propre au Québec. Une enquête de la Fédération internationale des journalistes menée en 2006 affirme que les revenus moyens des journalistes étaient, au mieux, stagnants, et au pire à la baisse comparativement à 2001.

    Des revenus stagnants ou à la baisse, cela signifie, pour un individu dont le travail consiste à rechercher et à traiter de l'information, un plus grand risque de tourner les coins ronds. Particulièrement s'il est payé à la pièce, c'est-à-dire pour chaque article écrit ou chaque recherche effectuée: il aura tendance, d'une part, à privilégier les sujets les plus "lucratifs", donc à laisser tomber les recherches plus approfondies, et d'autre part à éviter les sujets qui peuvent provoquer une controverse.

    Voici un extrait de l'enquête de la Fédération internationale des journalistes évoquée plus haut. Ces constats peuvent aisément être généralisés à la situation québécoise.

    Dans les pays où de nombreux journalistes sont employés dans le cadre de contrats à durée déterminée renouvelables indéfiniment, les réponses ne dissimulent pas que les journalistes sont soumis à des pressions pour que leurs articles soient moins acerbes, plus commerciaux et laissent entendre que les chances de renouvellement de leur contrat pourraient être en danger [...].

    Plusieurs organisations dénoncent le recul du journalisme critique et d'investigation, les journalistes n'étant pas suffisamment rémunérés pour mener à bien d'intenses recherches et/ou suite aux pressions de temps qui sont exercées sur ceux qui ne jouissent pas de la sécurité de l'emploi. Au Danemark et en Allemagne, les journalistes employés à temps plein sont invités à couvrir une palette de métiers (photographe et rédacteur, par exemple) et disposent donc de moins de temps pour faire du journalisme d'investigation. Cependant, le syndicat danois constate que la polyvalence présente également des aspects positifs. En Allemagne, les free-lance sont insuffisamment rémunérés que pour assurer du journalisme d'investigation (hors proportion avec les recherches qu'impose ce genre de journalisme). Ils produisent donc des articles de moins bonne qualité. En Belgique, les free-lance doivent produire plus en moins de temps et le contenu s'en trouve souvent allégé. Au Mexique, la demande de journalisme dit "déclaratif" est à la hausse par opposition au journalisme d'investigation. La charge de travail des journalistes n'a cessé de gonfler, la plupart d'entre eux travaillent pour les médias numériques et traditionnels, mais les rémunérations n'ont pas augmenté au rythme de l'accroissement de la charge de travail. [...]

    Certains pays ne cachent pas que les changements intervenus dans la propriété des médias ou les gouvernements pèsent sur le contenu rédactionnel. Alors que les médias connaissent aux États-Unis un processus de concentration, le contenu des nouvelles, la programmation des informations et des divertissements sont dictés par les actionnaires et les grands groupes.18

    Quelle diversité des voix?

    Le portrait n'est pas totalement sombre. Au Québec comme ailleurs, il existe des journalistes indépendants qui sont bien rémunérés et qui jouissent de meilleures possibilités de carrière. Mais on constate que ce sont également ceux qui ont fait le choix des secteurs les plus lucratifs.

    Des sujets comme la science, l'éducation, l'actualité internationale, l'environnement et la littérature sont peu prisés des journalistes indépendants parce qu'ils trouvent trop peu de clients. Et quand bien même des médias s'y intéresseraient, le traitement de ces sujets exige des recherches plus poussées, donc plus de temps, et un journaliste mal payé ou payé à la pièce doit être avare de son temps.

    À l'inverse, l'économie est un sujet en or (beaucoup de publications et d'émissions de télé se spécialisent dans l'actualité économique), à condition qu'elle soit traitée d'une façon qui corresponde aux sujets de prédilection des éditeurs ou des producteurs: fluctuations de la Bourse, manoeuvres de fusions et acquisitions, finances personnelles, etc., de préférence à des réalités qui touchent de plus près la population telles que l'actualité des PME et le monde du travail. Non seulement l'actualité du travail est généralement noyée dans l'actualité économique au sens large, mais aucun média grand public ne consacre un espace régulier ou un chroniqueur à l'actualité syndicale. Pourtant, 40% des travailleurs québécois sont syndiqués - l'un des taux de syndicalisation les plus élevés du globe! À l'actualité de l'économie "réelle", celle qui concerne les travailleurs et leurs familles, les médias grand public préfèrent l'économie financière et les portraits plus ou moins complaisants d'entrepreneurs et de financiers à succès - là encore, il s'agit de topos qui coûtent moins cher à produire, une seule entrevue suffit.

    L'actualité locale et des régions, que les médias jugent peu "rentables", est elle aussi désertée au profit d'un intérêt accru pour l'actualité du coeur économique et financier de la province, Montréal - d'où le phénomène de "montréalisation" des médias québécois.

    Sur le plan politique, les médias grand public logent presque tous à droite, sont (sauf exception) fédéralistes et font souvent preuve d'une pensée unique consternante. La presse de gauche est moribonde et la presse dite alternative vivote. Aux yeux du journaliste et auteur québécois Gil Courtemanche,

    En réalité, dans la presse écrite, notre liberté d'information est aussi grande que celle dont jouissaient les Polonais en 1980. Faut-il rappeler que c'est l'année de la naissance du syndicat Solidarité, que le régime est communiste, et qu'en décembre 1980 des rumeurs d'invasion soviétique font frissonner tous les Polonais, même communistes? Dans cette Varsovie officiellement communiste existent deux quotidiens et un grand hebdomadaire. Le premier journal est d'obédience prosoviétique; le deuxième, tout aussi communiste, est plus ouvert à une solution proprement polonaise; l'hebdomadaire, enfin, sans renier son marxisme, prêche la réforme et la souplesse. Nous avons ici, dans le même ordre, Le Journal de Montréal, La Presse et Le Devoir. Nous avons bel et bien le droit de choisir entre ces journaux, mais pas vraiment celui de choisir entre des idées qui s'opposeraient et se contrediraient. Personne ne concerne l'ordre actuel des choses. Tout comme il n'existait pas de quotidien procapitaliste à Varsovie en 1980, il n'existe pas ici de publication populaire de gauche. Même unanimisme qui pervertit la démocratie en évacuant ou en camouflant la diversité réelle des points de vue.19

    Une poignée de journalistes indépendants sont parfois les seuls à couvrir de larges secteurs d'activité qui autrement sombreraient dans un trou noir médiatique. Le cas de l'environnement est particulièrement révélateur. Un exemple: Denise Proulx fut la seule journaliste indépendante canadienne à couvrir le Sommet mondial du développement durable de Johannesburg (Afrique du Sud), en août 2002, qui était et demeure le plus gros rassemblement mondial sur la protection de l'environnement (60 000 participants). Au Sommet, il n'y avait que deux journalistes salariés dépêchés par des médias québécois - le quotidien Le Devoir et de la radio de Radio-Canada. En provenance du Canada anglais, quelques journalistes salariés de la CBC ont aussi couvert le Sommet. Pendant et après l'événement, Denise Proulx a travaillé pour neuf médias différents. Le Devoir et Radio-Canada mis à part, les autres médias québécois se sont bornés à copier-coller des dépêches d'agences de presse sur le Sommet. Pourtant, on ne comptait plus les sondages et les enquêtes soulignant à quel point la population se préoccupe de la protection de l'environnement... mais les médias, sauf exception, présumaient que l'environnement n'intéresse personne.

    En 2005, Denise Proulx s'est déplacée en Ukraine et en Biélorussie pour réaliser des reportages sur les 20 ans de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl... un an avant tout le monde (l'explosion du réacteur nucléaire a eu lieu le 26 avril 1986). De retour au Québec, Denise Proulx avait accumulé une grande quantité d'informations de première main et une longueur d'avance sur l'ensemble des journalistes salariés. Mais elle a ensuite éprouvé plusieurs difficultés à faire respecter les ententes de collaboration avec des médias qui ne voyaient pas poindre d'intérêt pour le sujet chez leurs concurrents. En avril 2006, des journalistes salariés ont été dépêchés à Tchernobyl sans préparation et ont dû réaliser à la hâte des reportages plus ou moins substantiels dont plusieurs reprenaient des contenus d'agences de presse internationales.

    Malheureusement, nombre de pigistes apprennent rapidement, bon gré mal gré, à proposer des sujets "vendeurs" aux rédacteurs en chef, c'est-à-dire des thématiques "people", "tendance" et autres superficialités provenant de la culture populaire et de l'univers du marketing. Confrontés à la précarité financière, ces journalistes doivent maximiser la rémunération de chaque pige. Ainsi, ils en viennent à entretenir un rapport marchand avec l'information: ils travaillent (trop) rapidement, éludent ou bâclent la recherche (car elle est généralement non rémunérée), tartinent le plus possible sur un sujet superficiel (généralement payé à la pièce et non à l'heure), ne s'attaquent pas à des sujets trop compliqués, encore moins à des enquêtes journalistiques risquées et à l'issue incertaine. Copier des communiqués et des dossiers de presse, recycler ses anciens articles permet aussi de joindre les deux bouts.

    Il arrive souvent aux journalistes indépendants d'être les premiers à soumettre des idées originales à leurs donneurs d'ouvrage et à leur démontrer la pertinence de s'intéresser à un sujet d'actualité avant les autres médias. Cette tâche "d'allumeur de consciences" leur est très rarement reconnue et rémunérée. Une bonne idée devrait pourtant valoir son prix, tout comme elle vaut son pesant d'or en publicité et en marketing. Mais les journalistes indépendants évitent les revendications ou les discussions trop corsées avec les rédacteurs en chef et producteurs, car ils ne peuvent se permettre de perdre des occasions de travailler.

    Il leur arrive aussi, malheureusement, de mettre leur esprit critique entre parenthèses, de devenir conformistes voire complaisants. Certains vont tricher un peu avec les faits et avec l'éthique journalistique pour éviter toute controverse et surtout pour terminer l'année sans déficit.

    La réécriture, le recyclage de textes et la course aux sujets "vendeurs" accentuent ce que le sociologue français Pierre Bourdieu appelait la "circulation circulaire de l'information": les médias ont tendance à ne parler que de ce dont les médias ont déjà parlé, ce qui provoque un nivellement par le bas et une surenchère d'information-spectacle.20 Le pigiste coincé dans la précarité participe, qu'il le veuille ou non, à la dérive des médias qui conçoivent l'information comme une marchandise parmi d'autres, un produit ciblé par des professionnels du marketing pour susciter un désir de consommation dans un marché donné. Des journalistes indépendants sont ainsi contraints à produire, dans une logique réductrice, une information superficielle et fragmentée qui n'établit pas de liens entre différents aspects de la réalité et qui interdit une lecture politique, sociale, économique, culturelle, etc., du monde où nous vivons.

    La concentration de la propriété de la presse, en fragilisant des conditions de travail des pigistes, nuit à la diversité des voix et à la qualité de l'information. Si la motivation principale des grands groupes de presse devient la rentabilité plutôt que la qualité de l'information considérée comme un bien commun, de moins en moins de journalistes indépendants pourront gagner leur vie au Québec.

    Autrement dit,

    [...] si les conditions de travail continuent de se dégrader, c'est toute la profession, et à travers elle, toute la société qui en pâtira: les dossiers de moins en moins fouillés, faute de temps et d'argent; des reportages de moins en moins audacieux, faute de la sécurité qu'apporte un emploi stable; des secteurs de l'information surreprésentés, comme l'économie ou la mode, parce qu'ils sont "payants" pour des journalistes sous-payés; des gens dotés d'un solide esprit critique et d'une bonne plume qui glissent vers les relations publiques parce que ça paye mieux; des journalistes dotés d'un bagage de connaissance unique en son genre que la profession n'est pas capable de garder.21

    Des médias allergiques à la critique

    Dans une remarquable synthèse publiée en 2006, le professeur de droit à l'Université de Pennsylvanie C. Edwin Baker, spécialiste des médias et de la démocratie, expose "pourquoi il faut se soucier de la propriété" (Why Ownership Matters).

    Une des raisons, écrit-il, c'est que plus un conglomérat est gros et moins les médias qui le composent sont enclins à critiquer l'une ou l'autre des parties de "leur" conglomérat. Cette affirmation ne relève pas de la paranoïa, elle s'est vérifiée par de multiples histoires révélées par des médias concurrents (quand il en reste...) au fil des années. Voici deux exemples québécois récents.

    Le 21 août 2006, les médias quotidiens appartenant à Quebecor ont révélé simultanément un "scoop": plus du tiers des piscines extérieures publiques de la Ville de Montréal seraient gravement contaminées et impropres à la baignade, selon une étude scientifique commandée au laboratoire BioMedco par Quebecor.22 L'administration montréalaise, prise par surprise, a fermé ses piscines. Nombre de médias du Québec se sont évidemment emballés pour cette affaire. Le 25 août 2006, le quotidien La Presse (qui appartient à Gesca, concurrent de Quebecor) a signalé que l'étude de BioMedco est jugée non scientifique par le Collège des médecins du Québec et que le directeur de l'étude, Dr Drasko Pekovic, a été condamné en 1998 pour pratique illégale de la chimie.23 Puis la Ville de Montréal a procédé à ses propres tests de salubrité, qui ont démontré que la vaste majorité des piscines publiques étaient sans danger pour les baigneurs. Malgré cela, les médias de Quebecor ont maintenu leurs affirmations en refusant toute (auto)critique.

    Quelques mois plus tard, en novembre, des membres d'un YMCA (centre de conditionnement physique) de Montréal ont dénoncé l'installation, par la direction, de fenêtres opaques pour satisfaire des voisins de l'immeuble, de confession juive, qui ne voulaient plus que leurs enfants puissent apercevoir les personnes légèrement vêtues qui s'y entraînent. Le YMCA affirmait n'avoir subi aucune pression de la part de la communauté juive, il tenait seulement à un "accommodement raisonnable". Les médias ont rapporté cette anecdote, qui fait le tour du Québec, et un débat sur les "accommodements raisonnables" a pris de l'ampleur. Le 15 janvier 2007, un sondage Léger Marketing réalisé pour Le Journal de Montréal et le réseau TVA (propriétés de Quebecor) a soutenu que 59% des Québécois "de souche" admettent être... racistes! Tous les médias de Quebecor ont mis cette nouvelle à la une et ont enfoncé le clou pendant plusieurs jours. La firme de sondages a carrément demandé aux répondants d'exprimer leurs préjugés; ainsi, la moitié des Québécois "de souche" sondés disaient avoir une mauvaise opinion de la communauté arabe, 36% une mauvaise opinion des Juifs et 27% une mauvaise opinion des Noirs.24 Le débat a pris une tournure xénophobe. Tandis que les représentants des minorités ethniques s'étonnaient de la teneur du sondage et assuraient que le Québec est une société généralement dépourvue de racisme, les tribunes téléphoniques et les forums de discussion étaient pollués par des individus démagogues qui en profitaient pour véhiculer des propos blessants sur les immigrants. Le 25 janvier, dérapage incontrôlé: la petite municipalité d'Hérouxville, en Mauricie, a adopté un "code de conduite" pour les immigrants qui interdit notamment la lapidation et l'excision... bien que la municipalité ne compte aucun immigrant. Cette nouvelle a fait le tour de la planète; pendant quelques jours, le Québec fut la risée du monde civilisé.

    Des médias et divers observateurs ont accusé Quebecor d'avoir commandé à Léger Marketing un sondage délibérément manipulateur pour profiter de l'affaire du YMCA et du débat sur les "accommodements raisonnables", sondage bidon qui rappelle l'enquête bidon sur les piscines publiques. Selon Marc-André Bernier, coordonnateur du programme de journalisme à l'Université d'Ottawa et spécialiste de l'éthique journalistique,

    Une des leçons qu'il faut retenir du débat confus entre accommodements raisonnables et racisme qu'a volontairement allumé l'empire Quebecor et son sondeur de prédilection Léger Marketing, c'est que les journalistes et commentateurs patentés de Quebecor se comportent de plus en plus comme des mercenaires incapables de critiquer leurs égarements [...].

    Réaliser un sondage scientifique en suivant toutes les règles de l'art n'aurait pas coûté plus cher à l'empire Quebecor. Il aurait cependant créé moins de remous et réduit considérablement les retombées commerciales et médiatiques de l'exercice, car les résultats, probablement plus nuancés, auraient été moins facilement exploitables à l'écran et sur papier.

    Devant le silence des nouveaux mercenaires de l'information et de l'opinion tout dévoués à la cause de leur employeur, les critiques sont venues de l'extérieur. On a même vu des textes dans Le Journal de Montréal pour attaquer ces critiques. En somme, hors de Quebecor point de salut! Pour paraphraser un thème déjà débattu par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, les médias sont-ils les nouvelles Églises et leurs journalistes les nouveaux curés?

    Ce dernier épisode s'ajoute à bien d'autres, dont celui des fameuses analyses de l'eau des piscines publiques de l'été 2006. Déjà, les journalistes de Quebecor avaient réprimé tout esprit critique afin de ne pas nuire à l'impact médiatique et commercial de ces stratégies de marketing où l'on invente le scoop, à défaut de le découvrir au terme d'une enquête au-dessus de tout soupçon.25

    Pour C. Edwin Baker, "la propriété d'un conglomérat crée une vulnérabilité économique aux pressions extérieures et crée des incitatifs internes à échanger l'intégrité journalistique contre les autres intérêts économiques du conglomérat".26 Cela suppose évidemment que l'on admette qu'un média n'est pas une entreprise comme les autres, c'est-à-dire qui serait vouée uniquement à faire des profits. Nous croyons pour notre part que les médias ont une vocation de service public. Si l'on n'admet pas ce postulat de base, alors les discussions sur l'intégrité journalistique et la diversité de l'information perdent tout leur sens.

    Ceux qui s'opposent à toute forme de réglementation pour limiter la taille des conglomérats médiatiques invoquent fréquemment les lois du marché. Un marché se régule lui-même, disent-ils; au bout du compte, ce sera le consommateur qui décidera, et non le propriétaire, puisque celui-ci ne fera que répondre à la demande.

    Faux, réplique C. Edwin Baker. Dans bien des villes d'Amérique du Nord, il n'y a plus qu'un seul journal quotidien, par exemple, parce que le marché est incapable d'en supporter un deuxième. Logiquement, un seul média ne peut répondre aux besoins de toute la population. Celle-ci achète le seul journal disponible parce qu'il n'y a pas d'autre choix. Le véritable choix, celui des orientations éditoriales, est entièrement entre les mains du média en situation de monopole.

    Le mirage Internet

    D'aucuns rétorquent que la concentration de la propriété de la presse est un phénomène que l'on peut contourner par la bande... passante: les journalistes peuvent s'exprimer sans contraintes sur Internet, n'importe qui peut se créer un site Web d'actualité ou un blogue pour y diffuser toute information jugée pertinente, et les citoyens peuvent facilement consulter des médias étrangers sur Internet pour diversifier leurs sources d'informations. Ainsi, la problématique de la concentration de la propriété de la presse serait obsolète.

    Ces affirmations ne tiennent pas la route. Multiplier les sources de diffusion de l'information sur Internet ne signifie pas qu'il existe une plus grande variété de sources d'information. Les portails Internet des grandes entreprises de presse québécoises (Canoë, Cyberpresse, etc.) recyclent essentiellement des informations provenant des médias d'un même empire, des faits divers et des dépêches d'agences de presse. Les sites Web d'information les plus populaires sont contrôlés par les mêmes conglomérats qui contrôlent la presse traditionnelle. De plus, les portails populaires qui ne proviennent pas du secteur des médias d'information, comme Yahoo! ou Sympatico/MSN, diffusent de l'information journalistique provenant d'agences de presse internationales et de grands médias nationaux. Là encore, aucune contribution à la diversification des sources d'information.

    Le citoyen peut certes s'informer de ce qui se passe à l'étranger grâce à Internet, mais cela n'intéresse qu'une minorité. La majorité des Québécois ont d'abord soif de nouvelles locales, de ce qui les concerne au plus près (et les zones rurales comptent proportionnellement moins de ménages branchés à Internet que dans les villes). De plus, les Québécois s'informent beaucoup à la télévision.

    Le cyberjournalisme peut constituer une expérience journalistique passionnante, surtout le blogue (l'outil de publication le plus direct qui soit), mais cette activité n'a pas encore un impact comparable à celui des médias de masse. Et n'importe qui peut animer un blogue (individus, entreprises, imposteurs...), de sorte que l'information vérifiable et vérifiée est diluée dans un déluge d'opinions. Comme le souligne Ignacio Ramonet dans un éditorial récent du Monde diplomatique,

    la plupart des collectifs qui, par le biais d'Internet, se sont lancés, à corps perdu, avec un souci de démocratie participative, dans des discussions et des débats internes de forte intensité se sont souvent retruvés littéralement atomisés, fractionnés, au bord de l'impuissance ou de l'autodestruction.27

    Recommandations

    L'AJIQ n'a pas la prétention de formuler des critères spécifiques pour mesurer la concentration de la propriété de la presse, ni des recommandations sur les conditions de licence ou autres politiques réglementaires. En rédigeant ce mémoire, nous voulions attirer l'attention du CRTC sur la réalité que vivent les journalistes indépendants au Québec.

    L'universitaire C. Edwin Baker, dans l'ouvrage cité plus haut, propose sept pistes de solutions pour atténuer les effets néfastes de la concentration de la presse. Il vaut la peine de les résumer.28

  • Il y a évidemment les lois antitrust, comme il en existe aux États-Unis, mais encore faut-il les appliquer.
  • Requérir l'approbation gouvernementale pour toute nouvelle fusion, mais cela donnerait au gouvernement un pouvoir dangereux.
  • Interdire les fusions et la concentration qui dépassent un certain seuil, lequel reste à définir.
  • Garantir l'indépendance éditoriale par diverses mesures.
  • Requérir l'approbation des journalistes avant une fusion. La Fédération internationale des journalistes avait adopté une résolution allant en ce sens en 1971, mais on imagine les hauts cris des éditeurs...
  • Imposer des taxes ou des subventions encourageant l'éparpillement des propriétés (et décourageant la concentration). Aux États-Unis, la plus voyante de ces aides financières a été la subvention postale réservée aux publications, qui est plus vieille que les États-Unis eux-mêmes puisqu'elle remonte à l'époque britannique. Autre forme d'aide financière, la publicité: un gouvernement pourrait être dans l'obligation d'acheter un certain montant de publicité à parts égales dans les journaux nationaux, comme en Norvège.
  • Enfin, imposer des responsabilités aux propriétaires de grands médias (par opposition aux médias spécialisés ou communautaires).
  • Toutes ces propositions ont un dénominateur commun: réduire le pouvoir d'une seule entreprise sur un trop grand nombre de médias. En d'autres termes, morceler ce pouvoir.

    Partout en Occident, les gouvernements baissent les bras face aux phénomènes de la concentration de la propriété de la presse et de la convergence. Au Québec, en 2000, le gouvernement péquiste a applaudi à l'achat du Réseau TVA et du câblodistributeur Vidéotron par Quebecor (avec l'appui très controversé de la Caisse de dépôt et placement du Québec). Le gouvernement libéral de Jean Charest, élu pour la première fois en 2003, a aggravé la situation en imposant des restrictions budgétaires au télédiffuseur public Télé-Québec ainsi que la sous-traitance de sa production au secteur privé.

    Le seul rempart contre la fuite en avant des conglomérats de presse dans une orgie de fusions et acquisitions demeure le CRTC. Une réforme de la réglementation sur la propriété croisée pourrait, espère-t-on, freiner la dérive actuelle. Le CRTC pourrait notamment exiger de nouvelles garanties fermes sur l'étanchéité des salles de rédaction.

    Une législation sur le droit d'auteur plus explicite, qui rappellerait aux entreprises de presse qu'elles n'ont pas le droit d'imposer des contrats sous la contrainte, serait aussi très appréciée de la part du gouvernement fédéral. (Et un cours accéléré sur le Code civil du Québec, dans certaines entreprises de presse, pourrait se révéler très instructif...!)

    Si les gouvernements et les organismes réglementaires répugnent à s'attaquer de front à la concentration de la propriété de la presse, nous les invitons à songer à un éventuel mécanisme de péréquation en faveur de la concurrence. Le regretté Claude Ryan, ancien directeur du Devoir, avançait en 2000 l'idée d'une taxe spéciale imposée aux groupes de presse, taxe qui servirait à financer un fonds de soutien aux journaux indépendants. Nous croyons que le gouvernement doit intervenir pour assurer l'existence des médias indépendants actuels et favoriser l'éclosion de nouveaux médias pour garantir une information plus diversifiée. Il ne s'agit pas seulement pour les journalistes indépendants de pouvoir compter sur une plus grande quantité de clients, mais de favoriser la présence de médias variés qui véhiculent une pensée pluraliste. Ce mécanisme de péréquation est aussi l'une des recommandations du Comité conseil sur la qualité et la diversité de l'information (présidé par Armande Saint-Jean):

    En raison de la logique des mesures compensatoires, qui existent déjà dans le système canadien, notamment dans les exigences posées par le CRTC aux radiodiffuseurs, le Comité-conseil recommande que les entreprises de presse aient à verser des redevances proportionnelles à leur niveau de revenus publicitaires de façon à constituer un Fonds d'aide à l'information, dans le but de permettre la création de nouvelles entreprises de presse indépendantes ou de soutenir des initiatives déjà existantes.29

    Imposer des barrières à la concentration de la propriété de la presse doit s'accompagner de mesures favorisant de meilleures conditions de travail pour les journalistes indépendants. À l'AJIQ, la pierre angulaire de notre réflexion est le rapport Bernier, la meilleure porte qui se soit ouverte depuis longtemps pour améliorer le sort des travailleurs autonomes. De son titre complet Les besoins de protection sociale des personnes en situation de travail non traditionnelle, ce document daté de janvier 2003 et commandé par le gouvernement du Québec en 2002 est le fruit des travaux d'un comité d'experts présidé par Jean Bernier, professeur au département des relations industrielles de l'Université Laval. Le rapport formule 53 recommandations qui reposent sur trois grands principes directeurs.

  • La définition de la relation entre un employeur et un employé est d'ordre public, elle ne dépend pas de la volonté de ces derniers.
  • Les régimes de protection sociale doivent être accessibles au plus grand nombre.
  • Il est socialement inacceptable d'imposer un traitement différent (salaire, conditions de travail, etc.) à un travailleur du seul fait qu'il n'est pas un employé régulier à temps plein.30
  • Il y est notamment recommandé "Que soit mis en place un régime-cadre de représentation collective des travailleurs non-salariés afin de favoriser leur accession à une meilleure protection sociale", sur la base d'une adhésion des travailleurs autonomes à des associations ou des regroupements d'associations professionnelles représentatives (c'est-à-dire qui rassemblent "une majorité de personnes du champ d'activité approprié") voués à la défense des intérêts professionnels et socio-économiques de leurs membres. Exactement le principe de la Loi sur le statut professionnel et les conditions d'engagement des artistes de la scène, du disque et du cinéma, qui a fait ses preuves au Québec.

    Outre l'imposition de limites à la concentration de la propriété de la presse, une loi sur le travail autonome est une mesure essentielle pour améliorer les conditions de travail et de vie des journalistes indépendants. Un cadre syndical profiterait à tous (journalistes, donneurs d'ouvrage, consommateurs, et l'État) en responsabilisant tous les acteurs. Cela faciliterait le respect de nos droits, notamment les droits d'auteur. Nous ne serions plus obligés de discuter sans fin de lutte contre la précarité, la qualité de l'information serait rehaussée et les journalistes indépendants pourraient enfin s'épanouir.

    En conclusion...

    Certains journalistes s'acharnent encore à travailler en toute indépendance, et avec raison: état pionnier du journalisme, la pige est un idéal de liberté, d'audace, de créativité et d'ouverture sur le monde. Au Québec, malheureusement, le journalisme à la pige survit sous l'emprise du trust des conglomérats et étouffe dans un marché de plus en plus étroit. La diversité des voix, essentielle à une vie démocratique saine, est la première victime de cette situation.

    Notes

    1. Voir en annexe le contrat de publication évoqué dans le dernier témoignage.

    2. L'AJIQ présente dans son site Web des fac-similés de plusieurs contrats de publication.

    3. Au moment d'écrire ces lignes, à la mi-juillet 2007, cette volonté de décloisonner les salles de nouvelles est au coeur du litige qui oppose Quebecor aux journalistes syndiqués du Journal de Québec.

    4. Cité par Pierre Sormany, "L'exposé de Pierre Karl, vu de la salle", Trente vol. 31 no 2, Montréal, février 2007, p. 9.

    5. comScore Media Metrix, novembre 2006.

    6. Steve Proulx, "Quand les empires couchent ensemble", Le Blogue de Steve Proux, Montréal, 31 janvier 2007.

    7. Comité sénatorial permanent des transports et des communications, Rapport final sur les médias d'information canadiens, volume 2 de 2, Ottawa, juin 2006, p. 5.

    8. Comité conseil sur la qualité et la diversité de l'information, Rapport final. Tome 2. Les effets de la concentration des médias au Québec: problématique, recherche et consultations, ministère de la Culture et des Communications, Québec, janvier 2003, p. 29-30.

    9. Ibid. p. 32.

    10. Jean-Claude Leclerc, "La presse en proie aux ploutocrates. Faut-il envoyer Conrad Black au pénitentier?", Le Devoir, Montréal, 16 juillet 2007, p. B6.

    11. Noémie Dansereau-Lavoie, "Vous avez bien dit "diversité culturelle"?", Le Devoir, Montréal, 5 janvier 2007, p. A7.

    12. Christiane Dupont, Pascal Lapointe, Les nouveaux journalistes: le guide. Entre précarité et indépendance, Presses de l'Université Laval, octobre 2006, p. 27.

    13. L'AJIQ a révélé la teneur de ces "contrats".

    14. Cette entente a été annoncée le 16 novembre 2001. Voir le communiqué de l'AJIQ.

    15. Pour en savoir plus, voir la section "droits d'auteur" du site Web de l'AJIQ et la publication de l'Association Droits devant, en collaboration avec la Fédération nationale des communications (CSN), Montréal, printemps 2001.

    16. Pierre Sormany, "La pige. Les forçats des médias", Le 30 vol. 27 no 6, Montréal, juin 2003, p. 30-31.

    17. Richard Bousquet, "Le prix de l'info. La relative valeur du journaliste", Trente vol. 31 no 4, Montréal, avril 2007, p. 6-9.

    18. Fédération Internationale des Journalistes, La nature changeante du travail: une étude mondiale et des cas pratiques de travail atypique dans l'industrie des médias, rapport de recherches, Fédération Internationale des Journalistes avec le soutien du Bureau International du Travail et de la Commission européenne, Bruxelles, 2006, p. 9.

    19. Gil Courtemanche, La Seconde Révolution tranquille. Démocratiser la démocratie, Les Éditions du Boréal, Montréal, 2003, p. 30.

    20. Pierre Bourdieu, Sur la télévision suivi de L'emprise du journalisme, Raisons d'agir, Paris, 1996.

    21. Christiane Dupont, Pascal Lapointe, op. cit. p. 295.

    22. Voir le dossier archivé sur le site Web de LCN.

    23. médecins juge l'enquête "non scientifique"", La Presse, Montréal, 25 août 2006, p. A1; Malorie Beauchemin, "BioMedco condamnée pour exercice illégal de la chimie", La Presse, Montréal, 25 août 2006, p. A4.

    24. Voir les archives de LCN.

    25. Marc-François Bernier, "Accommodement raisonnable. Les nouveaux mercenaires de l'information", Le Devoir, Montréal, 22 janvier 2007, p. A7.

    26. C. Edwin Baker, Media Concentration and Democracy. Why Ownership Matters, Cambridge University Press, Cambridge, 2007, p. 41.

    27. Ignacio Ramonet, "Menaces sur l'information", Le Monde diplomatique, Paris, janvier 2007, p. 1.

    28. C. Edwin Baker, op. cit. p. 182-202.

    29. Comité conseil sur la qualité et la diversité de l'information, Rapport final. Tome 1. Les effets de la concentration des médias au Québec: analyse et recommandations, ministère de la Culture et des Communications, Québec, janvier 2003, p. 13.

    30. Pour en savoir plus, voir "Le Rapport Bernier ne doit pas rester lettre morte", lettre d'opinion signée par une vingtaine d'organisation syndicales et de défense des travailleurs non syndiqués (dont l'AJIQ), publiée dans Le Soleil du 4 novembre 2004 et dans Le Devoir du 8 décembre 2004. À noter, les recommandations du rapport Bernier sont principalement adressées au gouvernement provincial, elles ne concernent évidemment pas le CRTC. Nous les soulignons ici à titre informatif.

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