Droits devant, le magazine du droit d'auteur

Le droit au respect

"En avril 1992, les journalistes pigistes, regroupés au sein de l'Association des journalistes indépendants du Québec, joignaient officiellement les rangs de la Fédération nationale des communications (CSN). Cette jeune organisation, qui sentait le besoin de structurer sa démarche, est venue chercher chez nous un appui à ses revendications. Depuis 10 ans, l'AJIQ travaille donc sans relâche à bâtir la nécessaire solidarité qui lui permettra de défendre adéquatement les intérêts économiques, sociaux et professionnels de ses membres.

L'histoire se répète toujours un peu. Au début du siècle dernier, les journalistes salariés, comme tant d'autres travailleurs membres de la CSN, ont vécu de longues années de clandestinité, marquées par de nombreux échecs, avant de pouvoir se regrouper ouvertement au sein de syndicats à partir de 1944. Les artistes, pour leur part, auront attendu près de cinquante ans avant d'obtenir la loi qu'ils réclamaient.

Dans les journaux et magazines, le phénomène du travail à la pige n'est pas nouveau. Les éditeurs y ont toujours eu recours pour combler des besoins rédactionnels ponctuels. Mais au cours des 10 dernières années, résultat de vagues successives de rationalisations et de compressions budgétaires, le phénomène s'est amplifié au point de mettre en péril la liberté de la presse et la qualité de l'information.

Au XXIe siècle, rien ne peut justifier que les entreprises de presse, au gré de leurs intérêts économiques, nient les droits les plus fondamentaux des journalistes: droit à un revenu décent, droit d'auteur, droit de se regrouper et de négocier. C'est pourtant ce qu'ils font actuellement en s'attaquant sans réserve aux conditions essentielles à l'exercice d'une presse libre et en refusant de reconnaître l'AJIQ comme interlocuteur valable pour en négocier les termes.

Devant l'intransigeance de ces patrons de presse qui, ironiquement, se font les chantres de la démocratie et de la liberté d'expression, la FNC et la CSN n'ont pas hésité à soutenir l'AJIQ lorsqu'elle a choisi, en juin 1999, d'intenter un recours collectif contre quatorze publications québécoises qui violent impunément les droits d'auteur de leurs collaborateurs en livrant leurs textes à des banques de données numériques sans en avoir la permission.

Cette poursuite en dommages et intérêts de plus de 30 millions de dollars est sans doute l'une des actions les plus percutantes menées par l'AJIQ. Elle s'ajoute aux nombreuses représentations faites auprès de nos gouvernements pour obtenir sa reconnaissance légale.

Moins éclatants, mais tout aussi essentiels à son rayonnement, restent les gestes quotidiens de ses membres qui investissent temps, argent et énergie pour faire progresser leur quête de justice, d'équité et d'amélioration de leurs conditions de travail.

Chapeau aux journalistes indépendants qui ont refusé, malgré les menaces de représailles, d'abandonner leurs droits d'auteur. Chapeau à tous ceux et celles qui travaillent à faire connaître leur indignation: jamais les éditeurs n'ont tant eu besoin des pigistes et jamais les ont-ils si peu considérés. Chapeau donc, à tous ces membres de l'AJIQ qui se tiennent debout pour qu'enfin soit reconnu leur droit au respect."

Chantale Larouche,présidente, Fédération nationale des communications

 

 

En travers du chemin

"En l'an 2000, une trentaine de journalistes pigistes ont perdu leur gagne-pain parce qu'ils voulaient simplement faire reconnaître leurs droits d'auteur. Vous n'avez pas entendu parler d'eux dans les médias? Ils en étaient pourtant informés, mais ils ont choisi de se taire. C'est pour cette raison que nous publions Droits devant.

Les signataires de ces articles font partie de cette nouvelle armée de travailleurs autonomes de l'information qui, chaque jour, chaque semaine et chaque mois, alimentent de nombreux journaux et magazines. Ils dénichent l'information sur le terrain, rédigent des articles selon les normes «de la maison» et passent d'interminables heures devant leur ordinateur ou leur planche à dessins afin de satisfaire aux exigences élevées de l'industrie.

Règle générale, les pigistes de la presse écrite (journaux et magazines) sont fiers de leur travail et ils aiment leur métier. Mais ils sont de plus en plus nombreux à dénoncer les bas tarifs imposés par les éditeurs et surtout, à voir bafoué leur droit le plus fondamental: le droit d'auteur.

Car les médias, qui deviennent de plus en plus puissants grâce aux achats et aux fusions, ont décidé qu'ils seraient les seuls à profiter des retombées économiques de la nouvelle autoroute de l'information. Par des contrats qui tiennent souvent en un seul paragraphe, ils exigent que leurs collaborateurs pigistes leur cèdent, universellement et sans compensations, le droit d'utiliser et de vendre leurs textes à l'infini. Les courageux pigistes qui refusent ce marché de dupe perdent leur gagne-pain.

Cette situation a assez duré !

Les médias comptent de plus en plus sur les collaborateurs pigistes pour remplir leurs pages. Le nombre grandissant de «collaborations spéciales» dans les quotidiens en est un exemple. Ces journalistes, de qui on exige la même information de qualité que celle provenant des salariés syndiqués, ne veulent pas devenir le cheap labor de la profession.

Il serait pourtant facile de créer un cadre légal qui protégerait ces travailleurs et qui obligerait les éditeurs à négocier avec les représentants des pigistes. Depuis dix ans déjà, l'Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ) demande au gouvernement d'intervenir en créant une loi similaire à la Loi sur le statut de l'artiste, qui permet à l'Union des artistes de négocier des contrats de travail au nom de ses membres.

Si le gouvernement nous permet de regagner notre dignité, nous serons fiers de contribuer au succès de l'autoroute québécoise de l'information et de voir notre travail diffusé à l'échelle de la planète. Ce serait tout de même plus agréable pour tout le monde que de voir des pigistes en travers du chemin."

Lyne Fréchet, présidente de l'Association des journalistes indépendants

 

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