L’AJIQ à la Chambre des communes

By 19 avril 2026Actualités
Léa Villalba, présidente de l’AJIQ, Capture d’écran de la Chambre des communes

Devant le comité permanent du patrimoine canadien (CHPC), sur l’État des secteurs du journalisme et des médias le 16 avril 2026. CHPC – État des secteurs du journalisme et des médias

Au nom de l’association de journalistes indépendants du Québec, je vous remercie de nous donner une plateforme pour expliquer notre réalité et nos besoins.

Les cahiers culturels du Devoir, ses cahiers spéciaux, les magazines professionnels, l’Actualité, mais aussi Radio-Canada, des balados, et j’en passe. Saviez-vous qu’une centaine de médias québécois et canadiens sont remplis par le talent et le professionnalisme de pigistes, souvent invisibles ?

Notre réalité, c’est de livrer des dossiers de recherches, des articles fouillés, des photos et des reportages radio en étant payés seulement au produit final, livré. Recherches, entrevues, rédaction, corrections, terrain, toutes ces tâches qui sont évidentes et indispensables pour du journalisme de qualité, ne sont pourtant pas payées pour nous, pigistes.

Et le tarif au feuillet, soit environ 250 mots, une page ? Celui-ci n’a pas bougé pour certains médias depuis 10, voire même 20 ans ! Certains payent encore l’équivalent de 50$ le feuillet … souvent à peine plus. Selon un sondage mené en 2022, 29 % d’entre nous travaillent encore aujourd’hui au salaire minimum. Les pigistes québécois empochent un salaire d’environ 31 000 $ par année, et ce, malgré un fort niveau de diplomation (80 % d’entre nous avons des diplômes universitaires). Et pour couronner le tout, les retards de paiement ne sont malheureusement pas rares !  Enfin, le blocage des contenus journalistiques au Canada par Meta n’améliore en rien notre situation. L’impact sur la visibilité des médias, et par ricochet, sur notre travail, est significatif.

Les médias dépendent grandement de notre expertise. Faute de budget suffisant, ils ne peuvent compter uniquement sur leurs journalistes salariés pour remplir toutes leurs pages et répondre à l’ensemble de leurs besoins éditoriaux. Ainsi, nombreux sont ceux qui font appel aux pigistes afin d’assurer une couverture complète et diversifiée.

Pas des salariés, pas des artistes, pas des entrepreneurs. Les pigistes tombent dans les craques du système.

Et la tristesse dans tout ça, c’est qu’un grand nombre d’entre eux en viennent à réduire leurs piges, à privilégier d’autres métiers, par peur de ne pas pouvoir payer leur loyer à la fin du mois, ou leur épicerie. Au Québec, c’est près de 60% des journalistes indépendants qui exercent une autre activité professionnelle. Ce qui tue le journalisme à petit feu. Moins de pigistes, moins de journalistes, moins de protection de la démocratie.

Nous sommes des maillons libres, certes, mais sommes-nous obligés d’être les maillons faibles de la presse ?

L’AJIQ milite depuis 35 ans pour une amélioration des conditions de travail des journalistes pigistes, ces indispensables travailleurs de l’information. Mais nous avons besoin de vous, membres du gouvernement, pour mettre en place des mesures qui appuient notre cause.  

Quelles solutions ? 

  • Les conditions de versement des 100 millions remis par Google à tous les médias d’information pourraient être ajustées. Pour une raison que nous ignorons, les pigistes ont été exclus des critères pour la redistribution de cet argent. Le gouvernement fédéral pourrait ajuster le tir et remettre les pigistes dans les journalistes admissibles à le recevoir. Plusieurs médias locaux, autochtones et racisés sont aussi exclus de ce financement. Un principe contradictoire avec l’esprit de la Loi qui soutient que la redistribution financière doit être équitable et représentative de TOUT l’écosystème médiatique canadien.

  • Le crédit d’impôt sur la masse salariale des médias devrait être mieux distribué. Les médias indépendants sont de plus en plus nombreux et comptent sur le travail des pigistes qui sont, on le dit de nouveau, autant des journalistes que ceux qui sont salariés par les grands médias. Rappelons qu’au Canada le gouvernement fédéral paye jusqu’à 25 % du salaire des journalistes salariés, mais rien n’est alloué aux indépendants.

  • Serait-il possible d’imaginer un statut d’emploi similaire aux intermittents du spectacle en France ? Que l’accès au chômage se déclenche pour les pigistes après un nombre de réalisations journalistiques ? Un moyen de ne pas stresser le mois suivant même si un article a été décommandé, et de rester dans le milieu journalistique.
  • Nous avons eu la chance de bénéficier d’un programme de bourses de la part du gouvernement provincial dans les dernières années. Un tel programme de la part d’Ottawa permettrait à de nombreux pigistes d’être payés à leur juste valeur pour remplir les médias. Ceux-ci devront cependant toujours rémunérer les piges promises.  
  • L’adoption réglementée d’une grille de tarifs reste aussi une de nos plus fortes revendications. Celle-ci pourrait évidemment s’adapter à l’importance des médias, leur tirage, leur budget, etc., et prendre en compte les divers formats (balado, reportage long, dossier de recherches, texte radio, etc.). Dans un monde idéal, elle serait ajustée année après année, au rythme de l’inflation.
  • Enfin, l’inclusion des journalistes indépendants dans une loi existante leur permettrait de négocier en bonne et due forme leurs conditions de travail. Elle obligerait aussi les médias à payer des tarifs de base décents, comme c’est le cas pour les membres de l’Union des artistes. Une tentative fut faite en 2023 d’inclure les journalistes pigistes dans la Loi sur le statut de l’artiste. Celle-ci n’a malheureusement pas abouti. Une Loi distincte pour les journalistes indépendants pourrait être mise en place, puisque leurs conditions de travail sont spécifiques et uniques.

Il est urgent que le gouvernement et l’ensemble des acteurs du secteur médiatique reconnaissent la contribution essentielle des journalistes pigistes au Québec, et au Canada, et agissent concrètement pour améliorer leurs conditions de travail et de vie. Des mesures sont nécessaires pour assurer la pérennité du journalisme indépendant. Soutenir les pigistes, c’est garantir la diversité, la qualité et la vitalité de l’information, pilier fondamental de notre démocratie. Il ne tient qu’à vous, membres du gouvernement, de faire en sorte que les maillons libres ne soient plus les maillons faibles de la presse, mais bien des acteurs pleinement reconnus et soutenus.

Léa Villalba
Présidente de l’AJIQ
Avril 2026

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