L’après-David Desjardins : il est temps d’avoir une loi

Par 17 décembre 2015Actualités

L’affaire David Desjardins est une parfaite illustration de ce pourquoi il faut une loi pour soutenir les journalistes pigistes. Pourquoi? Parce que c’est la seule solution qu’on n’a pas encore essayée, après trois décennies sur une pente glissante.

 

1) On a tenté de convaincre les non-pigistes –en gros, les salariés et les vétérans du journalisme à partir des années 1990– qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter pour leurs jeunes collègues parce que les « bons » pigistes allaient toujours réussir à percer et à gagner leur vie honorablement. C’est raté et David Desjardins, loin d’être le seul exemple, en est le plus médiatisé.

 

2) On a essayé de faire croire aux débutants que, aussi angoissante que puisse être la pige, il leur suffisait de suivre une recette –faire du bon travail, négocier serré– pour gagner leur vie comme pigiste. Après tout ce temps, il faut se rendre à l’évidence : cette théorie est un échec. Les tarifs au feuillet sont à peu près les mêmes depuis les années 1990 –voire les années 1980– et les pigistes désertent.

 

3) On a beaucoup axé sur l’individualisme, c’était normal, c’était de notre époque : le pigiste étant par nature un personnage indépendant, toute action collective était perçue comme un reliquat d’une autre époque.

 

S’inspirer des autres

 

Or, saviez-vous que des travailleurs autonomes, pas si loin des journalistes, ont une loi qui les encadre et qui oblige leur employeur à leur offrir un tarif minimal au contrat? On appelle ces gens des caméraman, des preneurs de son, des maquilleurs, des scénaristes, et il y en a d’autres. Eh oui, tous ces artisans de la télé, eux qui débarquent dans des professions où règne pourtant une précarité croissante depuis les années 1990.

 

En d’autres termes, tout contractuel pour une émission de télé signe un contrat propre à son association, qui détermine entre autres choses le tarif minimal. Inutile de dire que ce tarif à la journée ou au forfait a augmenté en fonction de l’inflation depuis 30 ans. Et s’il en est ainsi, ce n’est pas parce que les producteurs télé ont une bonté d’âme qui échapperait aux éditeurs. Ce n’est pas non plus parce que le secteur de la télé serait imperméable à la crise des médias. C’est tout bêtement parce qu’une loi oblige les producteurs télé à payer un tarif minimum, et qu’aucune loi n’oblige les éditeurs à le faire.

 

À trop se concentrer sur l’idée que le pigiste est un « entrepreneur », c’est-à-dire un individu dont le succès repose sur son seul talent, on a balayé sous le tapis l’alternative de la loi ou du « contrat minimum garanti » (appelé aussi contrat-type). Certains y voyaient un héritage du syndicalisme, mot honni. D’autres y voyaient la lourde patte d’un gouvernement interventionniste; oubliant un peu vite que partout où le gouvernement intervient d’ores et déjà –subventions aux magazines, à la production télé, Radio-Canada– ceux qui ont mis en place ces systèmes ont également mis en place des garde-fous.

 

Qu’on ne se méprenne pas, une telle loi ne résoudrait pas la crise de la presse. Mais s’il y en avait une, ce ne sont pas seulement les journalistes qui en sortiraient gagnants. Des éditeurs se retrouveraient devant des pigistes qu’ils garderaient plus longtemps dans leur orbite. Le public y gagnerait de la meilleure information, parce qu’un pigiste mieux payé peut consacrer plus de temps à des reportages fouillés.

 

Certes, une poignée d’éditeurs indépendants, ceux qui sont véritablement en manque de moyens, pourrait légitimement craindre une hausse obligatoire du tarif au feuillet –mais il faudrait faire le calcul pour comprendre ce que ça représenterait comme facture à la fin de l’année et imaginer une formule qui ne les désavantagerait pas.

 

Dans la foulée de l’affaire Desjardins, plusieurs lecteurs ont demandé ce qu’ils pouvaient faire. Eh bien il n’y a pas 36 solutions : il y a du lobbying à faire par les journalistes et par tous ceux qui ont à coeur une information de qualité. Tous ceux pour qui cette profession n’a pas les moyens de continuer à perdre des David Desjardins chaque année. Certains éditeurs et rédacteurs en chef seraient même les premiers à appuyer une campagne menée par leurs associations, par l’AJIQ et par la FPJQ, réclamant une loi pour soutenir le journaliste en général, et le journaliste à la pige en particulier. Sans quoi il y aura beaucoup de ces Desjardins que le marché, tel qu’il est devenu, s’avère incapable de soutenir.

 

Pascal Lapointe

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